cinema Publié le 08 Avril 2015 par Propos recueillis par Audrey Lebel

« Elles étaient prêtes à tout plutôt que l'hôpital, la mort, la stérilité »

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Filmer un avortement au plus près de la patiente. Inimaginable aujourd'hui ? C'est pourtant ce qu'ont fait, en 1973, Charles Belmont et Marielle Issartel, tous deux réalisateurs du documentaire « Histoires d'A », alors même que l'IVG est illégal. Un acte militant, fort, d'autant que la diffusion a été un parcours du combattant jusqu'à son autorisation en 1975. Rencontre avec Marielle Issartel, 70 ans, qui n'a rien perdu de son mordant.

Causette : Comment avez-vous eu l'idée de réaliser Histoires d'A ? Y a-t-il eu un fait en particulier qui vous a convaincus de le réaliser ?
Marielle Issartel :
En réalité, le documentaire est une commande. Charles et moi étions membres du Groupe Information Santé (GIS), des médecins qui luttaient contre la médecine de classe. L'un d'entre eux, Pierre Jouannet, avait découvert la méthode d'avortement Karman par aspiration et souhaitait un manifeste de médecins affirmant pratiquer cette méthode, qui était révolutionnaire en ce temps-là. Son but était de dire : « Nous pratiquons des avortements gratuitement », en écho au Manifeste des 3431. L'idée de Charles Belmont [son mari, décédé en 2011, ndlr] était de filmer en noir et blanc, il pensait que cela adoucirait le propos et qu'il fallait être didactique. Il pensait aussi qu'il fallait filmer tous les aspects et toutes les contradictions des femmes qui se faisaient avorter pour bien resituer la problématique dans le contexte de l'époque. C'était important pour nous qu'il n'y ait pas qu’une parole militante, la bonne, la dure, mais des paroles diverses.

 

Pourquoi l'avoir intitulé Histoires d'A ?
M. I. :
C'était une plaisanterie entre nous, au départ, en référence au livre érotique dont tout le monde parlait, Histoire d'O. Et puis on l'a gardé.

 


Comment s'est déroulée la réalisation du film ?
M. I. :
Tout s'est fait avec la bonne volonté de quelques amis qui ont accepté de travailler sur le documentaire gratuitement : Philippe Rousselot derrière la caméra, Pierre Lenoir au son. Grâce aussi au soutien du Planning familial, qui nous avait donné 10 000 francs pour louer le matériel. On nous avait prêté gratuitement la salle de montage, de mixage ; Charles Belmont s'était endetté personnellement pour réaliser ce film. Tout était totalement improvisé, on filmait ce que l'on voulait, nous n'avions de compte à rendre à personne. Le tournage a duré treize jours répartis sur deux mois, et tout cela souvent dans l'incertitude. Ce n'était pas comme aujourd'hui, nous n'avions pas la caméra avec nous tous les jours, il fallait la louer. Parfois, on en avait une alors que rien n'avait lieu ; parfois, on n'en avait pas et il se passait plein de choses. On ne pensait pas faire un film d'une telle envergure. Nous ne faisions pas cela pour l'argent, mais parce que nous étions militants, Charles Belmont voulait changer le monde. Pour nous, il s'agissait d'une propagande pour la liberté de l'avortement et de contraception et, plus largement, pour lutter contre le sexisme. Tout l'argent récolté a été donné au Mlac [Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, ndlr].

 

À l'époque, l'avortement est passible de prison. Comment avez-vous convaincu les femmes d'apparaître à visage découvert ?
M. I. :
Cela n'a pas été difficile. C'était impossible d'avorter en France, beaucoup partaient à l'étranger, en Angleterre, en Hollande - c'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous avons donné tout l'argent au Mlac. Elles avaient peut-être peur du qu'en-dira-t-on, mais elles étaient dans un tel état de désarroi, d'angoisse, qu'elles étaient prêtes à tout plutôt que l'hôpital, la mort, la stérilité. Pour elles, ce n'était rien d'être filmées à côté des risques qu'un avortement clandestin pouvait représenter. Les médecins, les intermédiaires, les patientes étaient protégées. On parlait du sujet partout dans les journaux, il y avait des manifestations pour soutenir les personnes qui pratiquaient des avortements clandestins.

 

Le film est interdit de diffusion en 1973. Pourtant, vous parvenez à le montrer un peu partout en France...
M. I. :
Oui, et il faut bien noter que c'est la demande de visa de censure qui a donné toute sa notoriété au film. Au départ, sans cette demande de visa, Histoires d'A ne fait pas de vagues. Charles Belmont veut une diffusion en salles pour monter un centre d'orthogénie2 grâce à l'argent récolté. Dès le départ, la commission qui donne l'aval aux affiches de cinéma refuse la nôtre, pour « mauvais goût, seins agressifs et exhibitionnisme de la maternité ». Là, on comprend que ça va être compliqué. Le film est interdit même en projections privées, il est uniquement autorisé au cercle familial, soit moins de vingt personnes. On commence alors à informer les journalistes des interdictions. La première projection ignore l'interdiction. Elle a lieu au cinéma d'art et d'essai Jean Renoir à Pigalle, à Paris, le 6 novembre 1973. Au bout de quarante-cinq minutes de projection, les flics arrivent et nous demandent les bobines. On s'est débrouillé pour leur donner une autre copie. À chaque fois, on inventait des plans pas possibles pour leur donner de mauvaises pellicules. À Grenoble, le 22 novembre, les flics arrivent de nouveau peu de temps après le début d'une nouvelle projection publique et usent de la violence. À Paris, L'Express - alors dirigé par Françoise Giroud -, organise une projection privée. L'esplanade des Invalides était noire de cars de CRS. Charles et moi étions devant la porte de la salle de projection pour empêcher les forces de l'ordre d'entrer, on leur disait : « Tapez, tapez, allez-y ! » Évidemment, ils n'ont pas osé. Françoise Giroud s'est fait embarquer au poste dans la nuit. À Rouen, les flics ont poursuivi les copains en voiture pour saisir la copie, ils ont réussi à les coincer. Ils les ont emmenés au commissariat et ont projeté le film : c'était Les Ours en Sibérie, quelque chose comme ça. La vraie copie était passée sous la cape d'une femme qui prétendait être enceinte.

 

Vous n'avez jamais eu peur d'être réellement inquiétés ?
M. I. :
On était inconscients, j'avais 29 ans. Certes, on risquait beaucoup en termes d'emprisonnement, mais surtout en amendes. Pourtant, nous n'avons jamais eu peur, on s'amusait bien à cette partie de cache-cache avec la police, pour la bonne cause.


1. Manifeste des 343 Françaises qui déclarent avoir avorté de façon illégale, publié par Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971.
2. Ensemble de techniques appliquées pour éviter les naissances d'enfants porteurs de maladies héréditaires.

 

Diffusion du documentaire Histoires d'A, le dimanche 12 avril à 16 heures au Cinéma La Clef, à Paris, dans le cadre de la rétrospective Charles Belmont, qui se tient du 8 au 12 avril. Retrouvez toute la programmation sur www.cinemalaclef.fr

 

Publié le 08 Avril 2015
Auteur : Propos recueillis par Audrey Lebel
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