Elles ont la niaque Publié le 07 Avril 2015 par Anna Cuxac

Rebecca Gomperts : la galérienne de l’IVG 07/04/15

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Permettre aux femmes de mettre fin, à moindre coût, à une grossesse non désirée dans des pays où l’avortement est illégal : c’est le défi que s’est lancé, il y a plus de quinze ans, Rebecca Gomperts, une militante pro-choix néerlandaise. Médecin de formation, elle a secouru depuis lors des milliers de femmes à bord du bateau de son association Women on Waves et surtout grâce à Women on Web, un site qui prescrit des avortements médicamenteux sécurisés.

Quand elle puise dans ses souvenirs, Rebecca Gomperts plante ses yeux clairs dans le vague, un lointain qui nous semble infini. « Non, vraiment, je ne connaissais aucune théorie sociale avant de lutter pour le droit des femmes à l’avortement. Ce n’est pas à la fac de médecine ou à l’école d’art que l’on vous parle de féminisme. » 

Il y a chez Rebecca Gomperts, fondatrice et patronne des associations Women on Waves et Women on Web, une évidence inexpliquée. Certes, elle naît en 1968 dans une famille de la classe moyenne hollandaise « libérale et progressiste », mais le sens de l’engagement semble lui être venu subitement.  

Elle a établi les locaux de Women on Web dans un quartier propret d’Amsterdam. C’est dans cette salle un peu en vrac au deuxième étage d’un immeuble d’entreprises, équipée de bureaux sur tréteaux, de vieux ordinateurs, d’une bouilloire et de multiples tisanes qu’est installée la dizaine de salariées résidant à Amsterdam – les autres, une dizaine également, travaillent depuis leur propre pays, comme au Brésil par exemple. C’est d’ici que partent les réponses aux mails reçus de toute la planète de la part de femmes qui remettent à Women on Web les clés de leur vie, c’est d’ici que seront commandés à un fournisseur basé en Inde les précieux médicaments permettant à ces femmes d’avorter en sécurité. Depuis 2006, Rebecca Gomperts et ses équipes sauvent des milliers de vies en faisant envoyer par colis postal des comprimés de mifépristone (plus connue sous le nom de RU486) et de misoprostol, subtances utilisées dans les pays où l’IVG est légale pour interrompre la grossesse par voie médicamenteuse. 

 

Des débuts sur le Rainbow Warrior

Une idée de génie, cohérente avec la vivacité d’esprit de ce médecin de 47 ans. Au bout de cinq minutes d’entretien, elle s’emparera d’une serviette de papier de la brasserie pour y noter les choses auxquelles notre conversation lui fait penser. Des mails à envoyer, des problèmes urgents à régler, des cas particuliers à surveiller. 

Rebecca Gomperts mène sa barque sur les flots agités du combat pour le droit à l’avortement depuis maintenant plus de quinze ans avec la persévérance d’une acharnée. Les images d’archives qui la montrent sont formelles : elle aura plutôt tendance à élever la voix dans des débats sur la forme, face à des interlocuteurs avec qui elle est alliée sur le fond. Mais, à l’inverse, elle ne se départit jamais de sa voix mesurée et déterminée face aux conservateurs anti-IVG du monde entier.

Cette sacrée galère a commencé en 1999 à bord d’un autre bateau, le Rainbow Warrior de Greenpeace. Rebecca Gomperts vient de finir ses études de médecine aux Pays-Bas. Elle est alors jeune médecin généraliste et travaille pour l’organisation environnementale. Elle est bouleversée par la grande souffrance, physique et morale, de femmes avortées illégalement, rencontrées en Amérique du Sud. « Si une femme veut avorter, rien ne l’en empêchera, pas même les risques encourus pour sa vie », répète-t-elle inlassablement à ses contempteurs. Alors, à 33 ans cette année-là, elle trouve une solution pour aider ces millions de femmes qui n’ont pas accès au droit de disposer de leur corps, et crée Women on Waves.

 

Le concept de clinique flottante

La trouvaille repose sur un principe simple et une volonté de doux dingue : dans les eaux internationales, c’est le droit du pays dans lequel est enregistré un navire qui s’applique. Aux Pays-Bas, l’IVG – médicamenteuse comme chirurgicale – doit être pratiquée dans une clinique certifiée par l’État. Donc, si une clinique est installée à bord d’un bateau hollandais et qu’elle reçoit l’homologation du gouvernement, l’équipe de médecins de Women on Waves pourra pratiquer l’avortement par médicaments en mer, en s’éloignant de 370 kilomètres au moins des côtes.

Avec cette idée de clinique portative en tête, Gomperts contacte Joep Van Lieshout, un ancien camarade de ses cours du soir dans une école d’art, qu’elle suivait par pur plaisir en parallèle de ses études de médecine. L’artiste designer s’est fait une spécialité de la fabrication d’objets à la fois sculptures et espaces habitables. Ensemble, ils inventent un conteneur aménagé en clinique qui puisse répondre en tout point aux normes hollandaises des centres de soins. Après avoir hissé le conteneur sur un bateau loué, l’équipe de Women on Waves part en direction de l’Irlande en juin 2001. Durant le voyage, l’ONG est toujours dans l’attente de l’homologation de la clinique de la part du gouvernement hollandais. À l’arrivée, Women on Waves est submergée par les appels de femmes en demande d’aide : « Plus de trois cents au bout de cinq jours. » Elle est accueillie, certes, par les associations locales de lutte pour le droit à l’IVG avec qui elle avait organisé le voyage, mais aussi par des manifestants hurlant leur colère et clamant le droit à la vie dès la conception. Ce genre de scène se répétera à chaque nouvelle opération.

Pire, le gouvernement hollandais n’a toujours pas statué sur la viabilité de la clinique portative : l’ONG décide donc de ne pas pratiquer d’IVG pour ne pas se mettre hors la loi. À son retour aux Pays-Bas, fin juin, Rebecca Gomperts apprend que l’homologation lui est refusée et décide de faire appel de la décision devant la Cour suprême des Pays-Bas – la plus haute juridiction hollandaise – qui lui donne raison. La clinique flottante est enfin approuvée par le ministère de la Santé en 2004.

Cela n’a pas empêché Women on Waves de repartir en mer dès 2003 pour accoster la Pologne. Parce que, là encore, Rebecca Gomperts a trouvé une nouvelle faille dans le cadre législatif hollandais : une subtilité de la loi sur l’IVG veut que jusqu’à six semaines et demi de grossesse, la prise combinée du mifépristone et du misoprostol n’est légalement pas un avortement, mais une « régulation menstruelle », laquelle ne nécessite pas de clinique. Et c’est ainsi que Women on Waves réalise ses premières IVG en mer sur une dizaine de femmes, comme elle le fera en Espagne en 2008 : le bateau s’amarre dans les ports, prend à son bord une poignée de femmes désireuses d’avorter et s’éloigne de la côte. Une fois dans les eaux internationales, un médecin bénévole administre aux patientes le mifépristone, pour interrompre la grossesse. L’équipage jette l’ancre pendant trente-six heures, délai nécessaire entre la prise de la mifépristone et celle du misoprostol, dont la molécule accélère les contractions et favorise l’expulsion de l’œuf. Ensuite, c’est le retour au port.

 

 

Électrochoc médiatique

Ce scénario ne vaut que si les autorités ne viennent pas entraver les plans de Gomperts. En 2004, au Portugal, deux navires militaires envoyés par les autorités portugaises empêchent le bateau d’accéder au port de Figueira da Foz pendant une dizaine de jours. Mais, lorsque le bateau repart, l’électrochoc médiatique est tel que le droit à l’avortement s’invite au cœur du débat politique dans la société portugaise. L’IVG est finalement légalisée en 2006, un an après la victoire de la gauche aux législatives.

La campagne au Maroc en octobre 2012 est, à ce jour, la dernière lancée par Women on Waves. Là encore, l’association échoue à pratiquer l’IVG. Les gardes-côtes refoulent le navire à l’entrée du port de Smir. Quelques jours après, Women on Waves organise une conférence de presse à Rabat, la capitale, pour communiquer sur l’affaire et s’attire les foudres du gynécologue marocain Chafik Chraïbi *, figure du combat pour la légalisation, dans des cas bien précis, de l’avortement dans son pays : « Avec votre intervention sensationnelle, qui ne fait pas l’unanimité auprès des associations de droit des femmes, vous venez de réduire à néant des années de travail pédagogique pour faire changer les mentalités. Plus aucun homme politique ne voudra nous parler ! » 

Rebecca Gomperts, polyglotte, se départit de son calme pour lui répondre en français : « Est-ce que vous avez aidé des femmes ? Non ! » Et fait montre d’un certaine mauvaise foi, car Chafik Chraïbi déclare accéder à certaines demandes de femmes en détresse dans sa maternité des Orangers de Rabat.

Plus de deux ans après cette fameuse conférence, le gynécologue dresse un bilan mitigé de la venue de Women on Waves. « De l’eau a été clairement apportée au moulin des anti-IVG, qui ont même créé dans la foulée leur première association. Mais ma propre association, l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (Amlac) en a profité pour réaffirmer ses positions : à savoir, une approche médico-sociale de l’IVG, qui préviendrait les mortes occasionnées par les avortements clandestins, le suicide, les crimes d’honneur ou l’abandon de l’enfant. »

Quand on lui soumet l’idée que l’approche de Women on Waves peut ne pas être adaptée à certains pays, Rebecca Gomperts rétorque qu’elle travaille toujours main dans la main avec des associations et des militants locaux. Elle réfute la notion d’ingérence, car elle passe sa vie à voyager pour établir des liens avec les ONG des quatre coins du monde et leur apporter une formation à la lutte contre l’avortement clandestin.

Difficile, en prenant en compte cette aide indirecte, de quantifier le nombre de femmes que Rebecca a secourues depuis 1999. Quelques dizaines, en Pologne et en Espagne, ont avorté à bord du bateau de Women on Waves, et « plusieurs milliers » ont reçu des colis abortifs de l’organisation. Mais combien, par ricochet, ont été aidées par son travail de terrain auprès des associations de lutte pour les droits des femmes ? Nouveau regard dans le vague, un rayon de soleil éclaire à présent son visage sans ride. Rebecca Gomperts n’en a aucune idée, mais, sur sa galère qui bat le pavillon de nos libertés, elle compte bien continuer à naviguer. 

 

* En février dernier, Chafik Chraïbi a été démis  puis restitué en mars dans ses fonctions de chef de service de la maternité des Orangers de Rabat. Officiellement, parce qu’il n’avait pas demandé d’autorisation pour laisser entrer les caméras d’Envoyé spécial (France 2) pour y réaliser un reportage sur le risque de santé publique des avortements clandestins au Maroc. Dans le reportage, le gynécologuer indiquait qu’entre six cents et huit cents de ces interventions sous le manteau étaient réalisées chaque jour dans son pays… 

 

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Women on Web, l’avortement en ligne pour 90 euros

Rebecca Gomperts a fondé Women on Web en 2006. Il s’agit d’un « centre d’écoute » (mais tout se passe par mail !) qui réceptionne des demandes de femmes résidant dans des pays où l’avortement est interdit. L’ONG propose, après un diagnostic médical à distance, l’envoi d’un colis abortif et invite à une participation financière facultative de 90 euros. Environ un tiers des patientes règlent ce montant. Le colis contient la mifépristone et le misoprostol, les mêmes molécules que celles utilisées pour une IVG médicamenteuse en France ou États-Unis par exemple. C’est la patiente qui s’autoadministre les médicaments, et Women on Web assure un suivi médical en ligne. En cas de complications, elle met la patiente en relation avec des médecins dignes de confiance dans les pays où se font les envois. Si les colis sont interceptés par la douane, ce sont des avocats que Women on Web appelle à la rescousse auprès des femmes en danger. Selon Rebecca Gomperts, ce cas de figure ne s’est produit que deux fois, au Brésil. 

Publié le 07 Avril 2015
Auteur : Anna Cuxac | Photo : © Robin de Puy / Unit pour Causette
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