Elles ont la niaque Publié le 13 Mars 2015 par Audrey Lebel

Christine Brisset, la madone des squatteurs 07/02/15

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De 1945 au milieu des années 1960, celle qu’on surnommait aussi “la fée des sanslogis” a organisé près de huit cents squats à Angers et a fait construire des milliers de logements pour les plus démunis. Elle dérangeait, mais n’en avait que faire. Anticonformiste et résolue, elle a mené son combat coûte que coûte avec un seul mot d’ordre : un logement pour tous.

 

Cinq millions. C’est le nombre de sans-abri en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Environ un huitième de la population de l’époque n’a plus de toit. La reconstruction est en marche, mais en attendant qu’elle se réalise, que faire des sinistrés ? L’ordonnance du 11 octobre 1945 permet certes aux préfets de réquisitionner les logements inoccupés, mais, à Angers (Maine-et-Loire), rien n’est fait. C’est Christine Brisset qui va s’en charger. Et pas qu’un peu. 

Femme à poigne, têtue comme une mule, révoltée par l’injustice, elle va réussir à faire plier préfets et ministres et par trois fois refusera la Légion d’honneur. Christine Brisset reste pourtant méconnue. De son combat acharné en faveur des sans-logis, il reste un square qui porte son nom à Angers, un formidable documentaire de Marie-José Jaubert (voir « Pour aller plus loin ») et son fils unique, Jean-Michel Arnold, qui a hérité de son élégance et de son aplomb. Pour la première fois, il a bien voulu dévoiler un peu de cette mère avec laquelle il a entretenu jusqu’au bout un rapport fusionnel. « Sa devise c’était : “Tout est pour moi, rien contre moi !” » plaisante l’ancien secrétaire général de la Cinémathèque française. Masquant mal son émotion, il enchaîne : « Étant d’origine extrêmement modeste, elle se battait pour que les gens vivent normalement. »

 

Têtue et intrépide

 

Antoinette (de son vrai prénom) Kipfer naît en 1898 en Bourgogne. De son enfance, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’elle « a été placée en tant que bonne dès 6 ans chez une institutrice méchante, cruelle, mais où il y avait des livres. Là, elle découvre le savoir », comme en témoigne son fils dans le documentaire de Marie-José Jaubert. À 17 ans, elle obtient un poste de sténodactylo dans une usine de guerre à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) avant d’être nommée secrétaire personnelle du directeur d’une grosse entreprise de crins en 1920. Elle y rencontre le fils du directeur, Henri Fayand, un passionné d’aviation. Ils tombent fous amoureux, mais un accident d’avion les sépare deux ans plus tard : Antoinette, paralysée, doit partir se soigner en Suisse. Elle retrouve finalement l’usage de ses jambes, mais ne reverra jamais Henri. 

Après sa guérison, elle reste en Suisse, où elle prend la direction d’une clinique pour tuberculeux. C’est là qu’elle fait la connaissance d’Armand Arnold, avec qui elle se marie en 1934. Mais le bonheur ne dure pas : Armand a lui-même contracté la tuberculose, et elle le sait condamné. Parce qu’elle veut qu’il puisse tenir dans ses bras l’enfant qu’elle porte, enceinte de huit mois et « à l’insu de tous, elle s’en va dans une clinique en exigeant une césarienne. Elle fait un tel raffut que le chirurgien est obligé de la faire. Deux jours après, elle repart dans ses montagnes et apporte le bébé à son mari », explique Marie-José Jaubert. Celui-ci décède trois mois après la naissance de leur fils, Jean-Michel. À la mort d’Armand Arnold, elle retourne en France où elle prend la tête de l’Institut de puériculture de Paris et s’engage dans la Résistance. Via ce réseau, elle rencontre son deuxième mari, avec qui elle s’installe en Anjou, région alors dominée par la bourgeoisie conservatrice où la jeune femme va faire l’effet d’un trublion. Un mariage de raison pour assurer un père de substitution à son fils chéri, qu’elle veut protéger plus que tout. « En épousant Pierre Brisset, elle se retrouve du jour au lendemain dans un château où l’on donne le bras aux dames pour aller du salon à la salle à manger et où l’on ne pense qu’à jouer au bridge », s’amuse Jean-Michel Arnold. Mais cela n’impressionne pas la jeune femme. Pierre Brisset le sait, mais, prudent, commande une étude graphologique de sa future épouse. Datée de juillet 1941, on peut y lire : « Plus que sa valeur intellectuelle, sa valeur morale est grande […]. Elle est facile à vivre pour ceux qui partagent ses préoccupations, mais elle paraîtrait fatigante et agitée à ceux qui voudraient partager avec elle une vie tranquille et familiale. » Pour sûr ! 

Après la guerre, elle est engagée comme journaliste au quotidien Le Courrier de l’Ouest. C’est là qu’elle prend le prénom de Christine. Révoltée par la misère qui l’entoure, la jeune femme fait de ses convictions une véritable ambition : assister les plus démunis. Pour y parvenir, elle défie toutes les conventions. « Son mari était représentant des industriels de la région, il les recevait donc tous chez lui, indique Marie-José Jaubert. En 1948, il y a eu une grande grève dans l’usine Bessonneau [une importante manufacture de filature, ndlr]. Le directeur est un ami de la famille ; pourtant, elle organise une collecte pour nourrir les familles des grévistes. » 

 

Recordwoman des squats 

 

Christine Brisset totalise près de huit cents réquisitions de logement illégales de 1945 à 1962. La plus emblématique est celle de la Chesneraye, en 1947, une villa près d’Angers où des politiques hauts placés viennent « se donner de la joie » le week-end. Elle tente d’arracher au ministre de l’Intérieur de l’époque le droit d’occuper la maison. Sans succès. Qu’à cela ne tienne, elle reloge dans cette bâtisse trois familles, dont vingt et un enfants. Un squat qui lui vaut un procès le 26 janvier 1950. Une comparution parmi d’autres, car, au total, elle comparaît quarante-neuf fois devant la justice en dix-sept ans. Chaque fois, elle se défend seule, invoquant l’état de nécessité*, avec une logique simple : les maisons sont faites pour être habitées. Pour l’occupation de la Chesneraye, elle écope de deux mois de prison ferme. Or, elle a beau vouloir purger sa peine, les autorités refusent de l’incarcérer tant le jugement a un écho national et mondial. C’est que Christine Brisset ne manque pas de soutiens. Parmi eux, le préfet de Maine-et-Loire Jean Morin et le ministre de la Reconstruction Eugène Claudius-Petit, ancien membre du Conseil national de la Résistance. Désormais, la « madone des squatteurs », comme la surnommait la presse de l’époque, ne se contente plus d’occuper, elle va aussi construire.

Eugène Claudius-Petit lui octroie 1 milliard de francs (l’équivalent de 22 millions d’euros) pour la construction de logements. Malgré les entraves de la mairie, elle crée seule sa propre société, Les Castors angevins, grâce à laquelle des particuliers vont construire eux-mêmes leur maison sur leur temps libre. « J’ai vendu des bijoux pour acheter les pioches, les pelles, les sacs de ciment. On s’est mis en route avec rien du tout », raconte Christine Brisset dans le documentaire de Marie-José Jaubert. Très vite, les Castors angevins sont agréés société HLM (habitation à loyer modéré) et Christine est confrontée à un nouveau problème : les plans de construction ne sont pas conformes aux normes très strictes de l’organisme. Une fois de plus, avec l’aide du ministre Claudius-Petit, elle contourne les obstacles : en tout, entre 1 200 et 1 500 logements sont bâtis avant même l’obtention du permis de construire. La première tour d’Angers voit aussi le jour sous son impulsion en 1959. Située dans le quartier de Belle-Beille, elle est censée regrouper une pharmacie, des jardins d’enfants, un centre commercial et un cinéma. Mais il y a encore un hic : la culture et les loisirs ne sont pas prévus au programme des normes HLM. Christine Brisset n’est pas la seule à être confrontée à cette problématique. L’architecte Le Corbusier, célèbre pour ses réalisations d’habitat collectif, milite lui aussi pour améliorer le cadre de vie des résidents. Elle parvient, après une rude bataille, à mener à bien son projet. « Et c’est Jean Renoir en personne qui inaugure le cinéma L’Élysée ! » souligne fièrement Jean-Michel Arnold.

À l’indépendance de l’Algérie, en 1962, Christine Brisset prend aussi en charge l’arrivée de rapatriés et reloge une dizaine de familles. Mais elle n’a plus l’appui du préfet Jean Morin, nommé en Algérie en 1960 pour élaborer les accords d’Évian, et son successeur ne lui laisse rien passer. Elle devient la cible d’une campagne de diffamation au point d’être condamnée pour gestion frauduleuse et licenciée de la société qu’elle a créée. Quinze ans après, elle est réhabilitée. Une injure pour elle. Elle écrit au président Giscard d’Estaing en exigeant un procès prouvant son innocence. En vain. Ce sera son seul échec. Elle décède dans l’ombre en 1993, trois ans après la création du Droit au logement (DAL), près de cinquante ans après le début de ses squats. Insoumise.

 

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Pour aller plus loin

On l’appelait Christine, documentaire de Marie-José Jaubert CNRS Images/Les films de l’atelier, 2005.

 

Publié le 13 Mars 2015
Auteur : Audrey Lebel | Photo : Marie-José Jaubert
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