cinema Publié le 11 Mars 2015 par Isabelle Motrot

Tati fait le jihad 10/12/14

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C’est un film sur l’harmonie. La mélodie, la justesse, la beauté. Et pourtant, c’est aussi un film sur les jihadistes, la violence, le pouvoir et la bêtise crasse de ces crétins cruels. Timbuktu se déroule dans un village malien tombé aux mains d’extrémistes. Implacablement, ceux-ci appliquent les lois absurdes que l’on connaît, des plus ridicules aux plus féroces : port de chaussettes et de gants pour les femmes, interdiction de la musique, des cigarettes, des ballons de foot. Mais, surtout, mariage obligatoire, adultère puni de lapidation à mort… la terreur au quotidien. Une famille touareg – Kidane, sa femme et sa fille – se tient éloignée à la lisière du désert. Elle mène une vie paisible. Un accident mène Kidane devant la « justice » des jihadistes. Tranquillement audacieux, Abderrahmane Sissako parvient à flirter avec le style burlesque d’un Tati ou d’un Jean Rouch pour filmer les extrémistes. Ils apparaissent comme des pieds nickelés de la peur, mesquins, ratés. Cette perpétuelle proximité du rire, ce voisinage troublant entre le ridicule et l’effroi bouleversent davantage qu’un réquisitoire. D’autant que Sissako met aussi en scène la grâce de ce pays, la sensualité presque érotique des dunes, la douceur des ocres du village. Quelques scènes demeureront longtemps – toujours ? – dans la mémoire des spectateurs : ce match de foot, au ralenti, fougueux mais sans ballon (interdit) ; la séquence du meurtre, filmé au loin, dans un crépuscule époustouflant de beauté ; la ritournelle clandestine d’une chanteuse si sensuelle. Car aux femmes aussi le réalisateur réserve un soin particulier. Marchande de poisson, sorcière, princesse peule ou trop jeune mariée, il donne à toutes la marque d’une sagesse ancestrale, dans la beauté ou l’énergie. Interrogé sur son film, Sissako en donne ainsi la clé : « Ce que jamais aucune violence ne pourra tuer, c’est l’amour ! […] C’est ainsi qu’on brave l’extrémisme. Ils n’auront pas le dernier mot. Ce qui va gagner, c’est la beauté, la dignité. »

 

 

Publié le 11 Mars 2015
Auteur : Isabelle Motrot
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