Elles ont la niaque Publié le 11 Mars 2015 par Propos recueillis par Éric la Blanche

Stéphane Horel, seule contre les lobbies 22/12/14

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Journaliste d’investigation et lanceuse d’alerte, Stéphane Horel dissèque rapports et documents publics pour traquer magouilles et conflits d’intérêts. “Causette” vous convie à l’interview d’une “fouille-merde” patiente et intraitable, (presque) seule face aux plus gros intérêts commerciaux de la planète.

Dans les couloirs feutrés du Parlement européen, des milliers de lobbyistes travaillent chaque jour pour influer sur les décisions communautaires. Et la plupart du temps, disons-le, ça n’est pas en faveur du citoyen. Face à eux, pas grand monde. À part Stéphane Horel, lanceuse d’alerte et journaliste d’investigation d’un nouveau genre : depuis son ordinateur, elle analyse méthodiquement les documents publics et les expose à la vue de tous, comme dans son dernier documentaire sur les perturbateurs endocriniens, Endoc(t)rinement, rediffusé récemment sur France 5. Sa spécialité ? Les questions de santé et d’environnement, sujets qui nous concernent tous, mais pour lesquels les enjeux économiques sont tels que l’intérêt général y est régulièrement bafoué. Elle a reçu divers prix, dont un Laurier de la Columbia Journalism Review, en 2013, pour une enquête sur les conflits d’intérêts dans la chimie.

 

Causette : Journaliste d’investigation était votre vocation ?

 

Stéphane Horel : J’ai toujours voulu être journaliste, mais, au départ, mon rêve c’était plutôt d’être correspondante du Monde à Washington [là, elle se marre]. Mon père, modeste fils de jardinier, a réussi à devenir sous-préfet. Je l’ai toujours vu « droit dans les bottes de la République » et il m’a transmis un certain sens de l’intérêt général.

 

Et le déclic ?

 

S. H. : C’est en réalisant Les Médicamenteurs que j’ai vu les enjeux politiques derrière les décisions scientifiques. Le film traite de l’influence des lobbies pharmaceutiques sur le système du médicament en France. J’ai pu mesurer l’impact des conflits d’intérêts sur la santé des gens.


Qu’entend-on exactement par conflit d’intérêts ?

 

S. H. : C’est lorsque des intérêts – commerciaux ou autres – peuvent influencer une décision publique. L’exemple le plus parlant, peut-être, c’est le comité permanent amiante des années 80, chargé de la gestion des risques liés à l’utilisation de ce matériau. C’était, de fait, un lobby des industriels. On lui doit la totale inertie de l’État sur ce produit pendant des années. Et on prévoit entre 68 000 et 100 000 morts liés à l’amiante au cours des vingt prochaines années !


Il y en a d’autres ?


S. H. : Plein d’autres ! Dans La Grande Invasion, j’ai soulevé l’énorme problème de santé publique – et politique – posé par les perturbateurs endocriniens. L’enquête remet en question la société de consommation dans son ensemble et la façon dont on fabrique les objets. En regardant le monde par le petit bout de la lorgnette de la santé, je finis souvent par avoir une vision de l’ensemble du tableau.

 

Et par le biais des perturbateurs endocriniens, qu’avez-vous vu ?

 

S. H. : Que la science démontre que le capitalisme ne « fonctionne » pas pour la santé et l’environnement. C’est pour ça qu’il tente d’influencer la science à son profit. À partir de là, je me suis rendu compte que mon sujet central, c’était l’influence.

 

L’influence ?


S. H. : Oui, les lobbies sont des orfèvres pour nous faire croire qu’il existe encore une controverse scientifique quand on essaie de réglementer leurs produits. Dans Les Alimenteurs, j’ai reconnu la même tactique de défense que celle utilisée par l’industrie pharmaceutique ou les cigarettiers : 1 milliard d’euros ont été dépensés pour empêcher un système de signalisation du sucre, du sel et des graisses ! Une réglementation pourtant favorable au consommateur !

 

Une « tactique » de défense ?


S. H. : Absolument. « Notre produit, c’est le doute » est devenu la stratégie de toutes les industries. Elle a été magistralement appliquée au changement climatique, alors qu’il y a globalement consensus depuis 1992. Le public a eu l’impression que le sujet était encore controversé. Ce n’était pas le cas.

 


Comment procédez-vous ?


S. H. : La majorité de mon travail s’appuie sur des documents publics. Je lis des rapports que personne ne lit, je vais sur des sites d’industriels et de cabinets de lobbying, dans les déclarations d’intérêts de comités d’experts au fin fond de l’Irlande. L’an dernier, j’ai collaboré avec le CEO pour un rapport sur l’indépendance de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, responsable de la qualité de la nourriture de 500 millions d’Européens. Nous avons analysé 209 déclarations d’intérêts. Ça nous a pris six mois. On a tout vérifié sur Internet.

 

Et alors ?


S. H. : Plus de la moitié des 209 experts des groupes scientifiques présente des conflits d’intérêts ! [Elle me tend son ordi.] Je veux qu’on puisse cliquer et remonter immédiatement à la source. En face de chaque conflit d’intérêts, je fournis le lien hypertexte qui montre la réalité. Ensuite, je mets en ligne.

 

Vous êtes indépendante ?


S. H. : Pour moi, le CDI, c’est la mort ! J’ai le luxe du temps : je me tape les trucs que personne n’a le temps de faire dans une rédaction. C’est difficile de vivre de mon métier : passer deux ans à faire un film pour l’équivalent de six mois de salaire, ce n’est pas très rentable. J’ai fait un choix radical et je ne sais rien faire d’autre. J’aimerais bien, parfois, pouvoir faire un film sur… je ne sais pas, le marché des sex-toys, par exemple [rires], pour avoir mes heures d’intermittence, mais je ne sais pas faire ça.

 

Vous êtes un peu Robin des bois, aussi, non ?


S. H. : Plutôt Don Quichotte, en fait. [Elle montre une gravure au-dessus de son bureau.] En France, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, il n’y a pas beaucoup de journalistes qui travaillent à temps plein sur les lobbies. Ici, les thèmes « santé publique, science, environnement » – les trois sont liés – ne sont pas abordés comme des thèmes politiques. Je ne comprends pas pourquoi ! Ils en font partie, pourtant : quoi de plus majeur que les sujets environnement ?

 

Ce sont des sujets complexes…


S. H. : Oui, mais quand on est un citoyen, s’intéresser à ces sujets, c’est récupérer la démocratie. Ce qui se passe là-haut a un impact direct sur notre vie et notre santé. Si on lui demandait son avis, je pense que le public voudrait être protégé. D’ailleurs, pour que les citoyens puissent s’y retrouver, je songe à créer un site qui fournirait les infos fiables sur ces questions.

 

Alors, que faire contre les lobbies ?


S. H. : Je suis trop pessimiste pour qu’on me demande des solutions, mais le minimum requis dans une démocratie, c’est la transparence. Les documents sur les contacts entre les députés et les lobbyistes devraient être publics. Avoir dû attendre 2013 pour avoir un annuaire du lobbying, c’est totalement scandaleux. En plus, il n’est pas obligatoire, alors que c’est le minimum ! Et Goldman Sachs n’est même pas dedans ! Les démocraties devraient pourtant placer ces questions au centre de l’intérêt général.

Publié le 11 Mars 2015
Auteur : Propos recueillis par Éric la Blanche | Photo : Paolo Verzone / Agence VU pour Causette
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