Litterature Publié le 27 Janvier 2015 par Propos recueillis par Anna Cuxac

“L’Iran actuel est un mensonge permanent” 27/01/15

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Dans Azadi, roman publié en janvier, Saïdeh Pakravan raconte une jeunesse iranienne éprise de liberté et décidée à contester la réélection probablement truquée du président Ahmadinejad en 2009. Cette jeunesse descendue spontanément dans les rues de Téhéran dès l'annonce des résultats électoraux ne représente qu'une partie de la société iranienne : elle est éduquée et riche d'une deuxième culture, « occidentale », qu'elle s'est constitué grâce à la télévision, à Internet et aux souvenirs des «·anciens·», qui se rappellent l'Iran d'avant la révolution islamique de 1979. Aujourd'hui septuagénaire, Saïdeh Pakravan partage sa vie entre la France et les États-Unis. Elle n'est pas retournée en Iran depuis 1978 et n'en a aucune envie tant que « les filles ne pourront pas se promener tranquillement dans les rues ».

 

Fille du général Hassan Pakravan (numéro 1 de la police politique du Shah de 1963 à 1965 et ambassadeur, notamment en France), Saïdeh a aussi écrit sur la révolution de 1979 dans son livre « The Arrest of Hoveyda ». Amir-Abbas Hoveyda, ami de la famille, est un ancien premier ministre du Shah, tué par les révolutionnaires une semaine après la proclamation de la République islamique. Le propre père de Saïdeh sera lui aussi exécuté à l'issue des mêmes procès expéditifs de 1979, qui ont condamné à mort de nombreux personnages politiques après quinze minutes de jugement.

 

Azadi, superbe roman choral, féministe, réaliste et sentimental - oui, on l'avoue, on a pleuré à la fin - ne paraîtra pas en Iran. « “The Arrest of Hoveyda” a été tellement censuré et détourné quand il y a été publié que je ne souhaite même pas essayer pour « Azadi », qui est de toute façon disponible en ligne en persan », explique Saïdeh Pakravan. Causette a rencontré cette femme élégante, dont tous les messages convergent vers une seule idée : la liberté. Liberté qui est aussi la signification de « azadi », nom de la place où les Téhérannais s'étaient regroupés en 2009 pour demander justice. Vainement.

 

 

Causette : Votre roman raconte l'oppression des citoyens au nom de la religion dans la République islamique d'Iran. Quel est votre regard sur l'attentat contre Charlie Hebdo, qui, lui aussi, a été revendiqué au nom d'une interprétation de la religion ?
Saïdeh Pakravan :
Le 7 janvier dernier, j'étais aux États-Unis. Quand j'ai entendu ça, j'ai été absolument bouleversée. Je suis pour une liberté d'expression, une démocratie et une laïcité totales. Pour moi, il n'y a pas deux poids deux mesures. On n'adapte pas ces principes fondamentaux ni aux goûts ni aux bagages des uns et des autres.
Maintenant, il y a une chose qui me paraît peu présente dans le débat extrêmement confus qui s'en est suivi : il me semble qu'il y a un phénomène très étrange depuis une quarantaine d'années, dont la première occurrence a eu lieu avec la révolution iranienne en 1979, une espèce de religiosité s'est abattue sur le monde. Il ne s'agit pas que de l'islam. Bien sûr, l'islam est le plus virulent dans son expression extrême. Bien sûr, l'islam est plus, comme nous disons en Amérique, « in your face ». Mais, au-delà de l'islam, on a les évangélistes en Amérique, les hindouistes extrêmes qui sont d'une violence inouïe, les colons juifs, etc. Et tout ce monde est retranché dans ses revendications permanentes.
J'ai été curieuse de relire cette phrase attribuée à Malraux : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. » C'est une phrase apocryphe, reconstituée à partir de choses qu'il a dites ici et là, mais ce n'est pas pour rien que cette phrase est toujours reprise, car elle correspond à une réalité.
Le XXe siècle a été un siècle terrible, mais sa direction générale s'éloignait du religieux. Pensez à la loi de 1905 en France, Atatürk en Turquie, Nasser en Égypte, Sadam Hussein en Irak, Assad père en Syrie, de grands dictateurs qui ont pris leurs distances vis-à-vis de la religion. À partir de 1979, on a versé dans le sentiment religieux exacerbé, soutenu par des gens qui, très souvent d'ailleurs, ne connaissent rien à la religion.

 

Raha, votre héroïne, qualifie la religion d'État, le chiisme, de « répugnant ». Pourquoi ?
S. P. :
Parce qu'il autorise les hommes à prendre des femmes « provisoires ». Les mariages temporaires, les sigheye aghd, ne sont pas recevables chez les sunnites et servent à légitimer une relation sexuelle. Et puis, le chiisme est aussi une religion où la notion de martyr est bien développée. On peut le voir lors des processions de rue pour le mois du deuil, où les fidèles s'autoflagellent.
Pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, des acteurs perchés sur des chevaux blancs et représentant « l'imam caché » [il s'agit, selon les croyances des musulmans chiites, de Mohammad al-Mahdi, le gendre disparu du prophète et qui doit revenir comme le messie, ndlr] distribuaient à de très jeunes adolescents des petites clés en plastique blanc, les clés du paradis. On envoyait ensuite ces enfants déminer le terrain afin que les soldats puissent avancer, tout en leur promettant le paradis, accessible directement avec la clé.

 

Depuis 1978, vous n'avez jamais remis un pied dans cet Iran post-révolution et vous vous y refusez. Dans votre livre, les parents portent en eux la nostalgie de l'Iran d'avant et sur la Toile, on peut voir des photos en noir et blanc de femmes dans les rues de Téhéran portant des jupes au-dessus des genoux...
S. P. :
Mes jupes à moi étaient bien plus courtes ! [Elle mime une coupure à mi-cuisses]. Un jour, j'étais chez le Premier ministre, dont j'étais alors l'assistante. Je me suis énervée parce que quelqu'un dans la rue m'avait pincé les fesses. Je lui ai dit : « Il faut que vous fassiez quelque chose contre ces mal élevés. » Il m'a répondu : « Tu portes une jupe avec laquelle on voit tes dessous, dans ce pays ! Forcément ! »
Je vous parle d'un temps où nous étions en maillot sur les plages de la mer Caspienne, où les hommes et les femmes étaient mélangés. Ce qui est frappant, c'est que l'Occident est toujours allé de l'avant. Avec des heurts et des chaos, des choses terribles, mais tant bien que mal, on tend vers le progrès. En Turquie, après quatre-vingt-dix ans de laïcité, nous retournons à une forme de mainmise du religieux obscurantiste. Rien n'est acquis dans ces pays, c'est ce qui est fatigant.

 

Et pourtant, aujourd'hui, des mouvements comme My stealthy freedom sur les réseaux sociaux cherchent à déroger à la règle du voile...
S. P. :
En Iran, les jeunes filles ont un fichu sur la tête et essaient tout le temps de le repousser. Elles font tout ce qu'elles peuvent pour contourner cette obligation. Elles se promènent dans les rues et essaient de voir jusqu'où elles peuvent aller sans être inquiétées. Elles ont souvent les cheveux très longs, elles sont très à la mode, très apprêtées, on les croirait venues de Los Angeles. Elles mettent leur voile sur les épaules et essaient de faire quelques pas dans la rue, sur cinquante, peut-être cent mètres pendant que quelqu'un les filme. C'est terrible quand on y pense, ce petit peu de liberté volée à tout prix. Cela me fait pleurer.
Parallèlement à ce poids qui pèse sur elles, les Iraniennes peuvent être médecins, avocates, députées... Elles ont leur vie et ne se la font pas enlever. Dès le début de la révolution, elles ont manifesté dans les rues, on n'a pas pu les écraser comme on a écrasé les femmes afghanes.

 

En fait, on perçoit dans Azadi un profond clivage entre l'élite instruite et la masse d'une part, entre sphère privée et publique d'autre part.
S. P. :
De nos jours, il y a un petit peu moins de propagande dans les écoles qu'au début de la révolution. Cependant, j'ai des amis qui ont fini par partir parce que leurs enfants subissaient un tel lavage de cerveau que quand les parents s'embrassaient le soir au retour du travail, leur fille de 10 ans leur disait : « Ce n'est pas bien ce que vous faites. Nous sommes là, ce n'est pas correct. » Ils habitent désormais Chicago, et leurs enfants ont pu enfin raconter ce qui se passait dans leur classe. On leur disait : « L'alcool c'est mal. Est-ce que vos parents boivent de l'alcool le soir en rentrant à la maison ? Lisent-ils d'autres livres que le Coran ?* » Et eux devaient mentir à la maison et à l'école.
Dans mon livre, Raha et ses amies sortent voilées ou très habillées puis se changent quand elles arrivent dans les maisons où se tiennent les réceptions. L'Iran actuel est un mensonge permanent.

 

Comment avez-vous fait pour parler de cet Iran sans y être allée depuis si longtemps ?
S. P. :
Quand j'ai quitté Téhéran, la capitale comptait 1 million d'habitants et presque 12 aujourd'hui. Je ne la connais plus. J'ai écrit Azadi en 2009, dans la foulée des événements, sans savoir d'où ces personnages m'étaient venus. Tous ces gens sont sortis, comme Minerve, de mon imagination. Je n'avais aucune idée de qui ils étaient et de ce qu'ils allaient faire. L'histoire de Raha a été pour moi une surprise totale. Mes recherches ont été fondées sur les liens que je conserve avec des Iraniens, ceux de la diaspora ou ceux encore sur place. J'ai parlé à des dizaines et des dizaines de personnes et me suis basée sur leurs descriptions. Par la suite, j'ai traduit le livre chapitre par chapitre en persan et l'ai mis sur Internet. De nombreux Iraniens m'ont appelée en me disant : « Vous avez raconté notre histoire. »

 

Avez-vous cru, à l'époque, que ces mouvements de contestation, que la presse a baptisés « révolution Twitter », pourraient faire tomber le pouvoir ?
S. P. :
Quand ce petit bonhomme d'Ahmadinejad s'est fait réélire et que les Iraniens ont manifesté, pour la première fois depuis vingt ans, j'ai eu l'espoir d'un changement, qui viendrait de la rue, pas des candidats. Certains ont cru que Moussavi, battu à cette présidentielle, pouvait devenir leader du mouvement. Moi, non. Je le dis suffisamment dans mon livre : si les candidats avaient été autorisés par le pouvoir, c'est qu'ils ne le dérangeaient pas. Du reste, tous avaient, à un moment de leur vie, occupé un poste officiel lors de la révolution islamique.
Pour moi, ces jeunes manifestants ne cherchaient pas à faire une contre-révolution, mais souhaitaient amener le pays vers quelque chose de plus doux, de plus calme, raisonnable. Et comme eux, j'ai été extrêmement déçue lorsque le mouvement a été étouffé.

 

Aujourd'hui, en 2015, reste-t-il quelque chose de ce mouvement vers la liberté ?
S. P. :
Je pense qu'il y a toujours un mouvement de la jeunesse éduquée et des intellectuels vers plus d'ouverture, vers plus de démocratie. Le régime est très malin dans sa façon de se confronter à cette situation : il concède de petites libertés pour mieux serrer la vis sur les choses importantes. Le nouveau président, Hassan Rohani, qui était censé amener un peu d'ouverture, n'a absolument pas fait ralentir que le rythme des exécutions. Mais l'Iran est un pays très étrange. Ce n'est pas la Corée du Nord ni la Birmanie... C'est un pays plein de contradictions, et les Iraniens sont très pragmatiques. À juste titre, ils n'ont pas envie de mourir.


*On relira avec intérêt les passages de 1984, de Georges Orwell, sur la délation imposée aux enfants : « Winston se surprit soudain à penser à Mme Parsons. Il revoyait ses cheveux en mèches, la poussière des plis de son visage. D'ici deux ans, ses enfants la dénonceraient à la Police de la Pensée. »

 

 


Au cours de cette interview, Saïdeh Pakravan a cité plusieurs films qui ont fait écho à notre dialogue sur les libertés dans les pays musulmans. Les voici :

Sous les pieds des femmes, de Rachida Krim, avec Claudia Cardinale, 1997.
Quarante ans après leur lutte commune sous le drapeau du FLN, Amin, resté en Algérie et déçu de la tournure qu'a pris le pays, fait irruption dans la vie d'Aya, qui a décidé de s'installer en France et de tourner la page.

Dieu, construction et destruction, l'un des courts-métrages du film 11'09''01-September 11, de Samira Makhmalbaf, 2002.
Dans un village quelque part au Moyen-Orient, hommes, femmes, enfants et vieillards construisent des abris en terre cuite pour se préparer aux représailles américaines après les attentats du 11 septembre.

Eau dormante, de Sabiha Sumar, 2004.
En 1979 au Pakistan, une veuve observe, impuissante, la radicalisation de son fils. « Dans une scène bouleversante, la réalisatrice montre comment un prêche peut donner lieu à un engouement collectif dans une logique de pouvoir de la foule sur l'individu », insiste Saïdeh.

 

 

À lire
Azadi, de Saïdeh Pakravan. Éd. Belfond, 19 euros.

 

 

Publié le 27 Janvier 2015
Auteur : Propos recueillis par Anna Cuxac | Photo : Taghi Naderzad
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