Enquete Publié le 27 Janvier 2015 par Cécile Allegra et Delphine Deloget

Des camps de torture dans l’indifférence générale Sinaï

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On ne choisit pas ses sujets, la plupart du temps ce sont eux qui viennent à vous. Au départ, par un après-midi de pluie, il y a la télévision distraitement allumée. LCP. Un documentaire vient de commencer : Voyage en barbarie. Devant la caméra de Delphine Deloget et Cécile Allegra, de jeunes Érythréens racontent la même histoire : leur kidnapping, la torture pendant des mois, l’envie de mourir « vite, pourvu que cela s’arrête ». Décharges électriques, viols à répétition et brûlures à vif, l’un d’eux n’a plus de mains, mortes d’avoir trop longtemps été attachées ; l’autre montre son dos, et ses plaies fraîchement lacérées. Pas d’idéologie ou de religion derrière tout ça. Il s’agit, pour les kidnappeurs, de s’enrichir. Leur technique : appeler la famille et leur faire écouter en direct les cris déchirants de leur enfant sous le viol et la torture. La famille va remuer ciel et terre pour réunir l’argent. Ces Érythréens enlevés ne sont pas des fils d’opulents citoyens, mais de simples quidams qui fuient la dictature de leur pays.

 

Pendant plus d’une heure, on assiste à l’horreur et on en sort hébétés, avec l’envie d’en savoir plus. La rage. Car l’on devine que, quelque part dans le Sinaï, des milliers d’individus continuent d’être torturés dans le secret d’un camp sans qu’aucun État n’intervienne ni qu’aucune juridiction nationale ou internationale n’essaie d’y mettre fin. Que faire ?

 

Nous avons donc décidé de nous associer avec ces réalisatrices et avec Céline Bardet, juriste internationale, et d’aller frapper à toutes les portes pour faire bouger les lignes. Notre objectif : que le trafic d’êtres humains et la torture soient reconnus comme « crimes contre l’humanité ». Que le Conseil de l’Europe, le Conseil de sécurité des Nations unies se saisissent de cette question. Que le procureur de la Cour pénale internationale ouvre une enquête, poursuive ces trafiquants, que leurs crimes cessent et ne restent pas impunis.

 

L’article qui suit est le récit d’une survivante. La part féminine de Voyage en barbarie. Il est un point d’exclamation, d’indignation, le début d’un engagement auquel Causette s’associe.

 

 


 


Eden et les rescapés racontent

 

Depuis 2009, les Érythréens fuyant la dictature tombent aux mains de trafiquants et de bourreaux qui les déportent en plein Sinaï et les torturent, avant de les libérer contre rançon. Parmi ces migrants, des milliers de femmes à peine majeures.

 

Dans son cabinet cossu de Zamalek, coeur des quartiers chics du Caire (Égypte), le docteur Shérif Sorour cache mal son émotion. Avec des gestes infiniment doux, il examine la jeune femme dont les pieds tremblent sur les étriers comme sous le coup de décharges électriques. « Je ne comprends pas, je ne comprends pas comment on a pu lui faire ça », répète le gynécologue en secouant la tête. Sa patiente s’appelle Eden Gebremichael. Elle a 20 ans, elle est érythréenne. Pendant trois mois, elle a été séquestrée et torturée sauvagement en plein désert du Sinaï par des Bédouins trafiquants d’êtres humains. Comme des milliers d’autres, Eden essayait simplement de passer en Israël ou en Europe. Après sa libération, elle a mis des mois à trouver le courage d’aller se faire examiner, accompagnée d’un ami. Trop de douleur, trop de tabous, trop de terreur aussi. D’une voix à peine audible, elle raconte son histoire au médecin incrédule. Et les détails reviennent, un à un, avec une douloureuse précision.

 

« Tout a commencé en janvier 2013. J’étais en train de préparer l’examen de géo pour le bac. » Eden n’est pas encore majeure. Un surveillant ouvre la porte, lui tend sa convocation pour le service militaire au camp de Sawa. Un nom qui résonne comme une condamnation pour les jeunes Érythréens. Sawa est le camp d’entraînement que tous les bacheliers, filles et garçons, doivent intégrer sans avoir la garantie d’en sortir. C’est là qu’Issayas Afewerki, dictateur paranoïaque, prépare depuis vingt ans sa jeunesse à une guerre hypothétique contre l’ennemi héréditaire, l’Éthiopie. Eden sait que cette lettre est synonyme de service à vie. Et qu’il faut faire vite. « Je n’ai pas même eu le temps d’embrasser ma famille… De toute façon, ils ne l’auraient pas supporté », murmure la jeune fille. Eden range ses livres, prend sa carte d’identité et fuit vers Le Caire sans dire au revoir.

 

... La suite dans Causette #53.

 

Publié le 27 Janvier 2015
Auteur : Cécile Allegra et Delphine Deloget | Photo : Cécile Allegra et Delphine Deloget
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