Politique Publié le 23 Décembre 2014 par Pauline Marceillac

Les parents pauvres de l’éducation nationale 23/12/14

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En Seine-Saint-Denis, les enseignants, soutenus par les parents, sont en grève pour dénoncer la sortie de certains collèges de la zone d'éducation prioritaire.

Trois semaines. Trois semaines que « les mômes traînent dans la cité et que tout le monde s’en fout ! » se désole Géraldine, prof au collège Balzac de Neuilly-sur-Marne, dans le 9-3*. Ce département « sinistré », le plus pauvre de France métropolitaine, est le théâtre d’une grève sans précédent des enseignants et, en soutien, du blocage des collèges par les parents. La raison ? La sortie, pour certains d’entre eux, de la zone d’éducation prioritaire, à partir de la rentrée scolaire 2015, qui entraînera une perte conséquente d’avantages, comme du temps supplémentaire d’enseignement en effectif réduit, ainsi que des moyens financiers subsidiaires.

 

La faute à la réforme

« Les parents bloquent l’établissement depuis le 1er décembre pour assurer les moyens de l’éducation de leurs enfants, mais, plus généralement, de tous les enfants de notre ville et du département », souligne Virginie, parent d’élève. Les cours reprendront à la rentrée pour ce collège, « même si des journées d’action nationale sont envisagées », souligne Géraldine. L’enseignante ajoute qu’ils ont été dans les premiers à commencer le mouvement, « mais dans le Val-de-Marne, par exemple, la grève est reconduite après les vacances ».

 

Le 8 décembre dernier, Le Figaro consacrait déjà un article au collège Daniel-Mayer du XVIIIe arrondissement de Paris qui, malgré neuf plaintes déposées depuis le début de l’année pour violences, sortira de la zone d’éducation prioritaire. Au ministère de l’Éducation, on précise que « ceux qui perdent le label auront une clause de sauvegarde de trois ans ». Le temps de se faire une raison ? Pourtant la violence, les problèmes, le manque de moyens, ne manquent pas. Quoi qu’il en soit, ces collèges en grève refusaient jusqu’à maintenant de signer la convention qui leur assurera cette « clause de sauvegarde » : « Si on la signe, cela veut dire qu’on accepte la réforme », pointe Géraldine.

 

« Ils recrutent chez Pôle Emploi »

Le gouvernement a retenu quatre critères au niveau national pour accorder le « précieux » label ZEP, qui va devenir REP (réseau d’éducation prioritaire) ou REP+ (moyens plus importants pour cette deuxième catégorie qui correspond à des établissements en grande difficulté scolaire et sociale) à partir de la rentrée 2015, incluant les écoles primaires (1 082 établissements sont concernés) : pourcentage de boursiers dans le collège, nombre d’enfants habitant en ZUS (zone urbaine sensible), nombre d’enfants qui entrent en sixième avec un ou deux ans de retard, et la catégorie socioprofessionnelle des parents. « C’est le recteur de chaque académie qui définit le projet de carte d’éducation prioritaire, qui sera réévaluée tous les quatre ans », explique le ministère de l’Éducation nationale. Si certains établissements « n’intègrent pas le réseau d’éducation prioritaire, c’est que la mixité sociale y est supérieure à la moyenne nationale [40 % de population défavorisée par établissement en moyenne au niveau national, ndlr] ». Des critères qui ne prennent en compte ni la violence à l’école, ni les enfants non francophones. « Ça ne colle pas à la réalité ! » s’énerve Géraldine. Pire, « les options mises en place par le collège [Balzac, ndlr], qui l’a rendu plus attractif et a attiré de bons éléments, vont être supprimées faute de moyens. Ils déshabillent les uns pour rhabiller les autres. Les parents qui le pourront retireront leurs enfants pour les mettre bien souvent dans le privé. » Virginie insiste : « Les mixités sociale et culturelle fonctionnent, notre établissement en est la preuve, si on se donne les moyens financiers et humains de cette réussite. »

 

Mais certains parents de Seine-Saint-Denis refusent de céder aux sirènes de ce qu’ils considèrent être de la discrimination. Le 20 novembre dernier, ils saisissaient le Défenseur des droits, soutenus par la mairie de Saint-Denis (ville au cœur de la révolte), pour dénoncer une « discrimination » liée au lieu de résidence : les enfants de Seine-Saint-Denis seraient moins bien lotis que les autres. Pour Géraldine, l’une des raisons à cela est que « seuls 25 % des enseignants sont des contractuels pour les REP +, car personne ne veut venir travailler ici, au point qu’ils recrutent chez Pôle Emploi ! » Et ça risque d’empirer, car « dans les établissements perdant le statut de REP, en plus d’une perte de moyens importants, ayant des conséquences pour les conditions de travail des élèves et des professeurs, les enseignants (en poste depuis plus de cinq ans) perdront leurs points de mutation s’ils ne sont pas affectés dans un autre établissement REP dans les trois années à venir. Cela va entraîner un départ massif du personnel ayant de l’expérience », s’insurge l’enseignante.

 

Concours pour les recalés d’académies

Cette grève ne fléchit pas, malgré les mesures annoncées par le ministère de l’Éducation nationale le 19 novembre dernier : 500 postes supplémentaires d’ici à trois ans, quand certains collèges estiment leurs besoins à 1 000 postes supplémentaires. L’un des problèmes majeurs de la Seine-Saint-Denis est son manque d’attractivité pour les jeunes profs… Ce à quoi la ministre répond par la création d’un concours supplémentaire pour les recalés d’académies sélectives notamment, comme Toulouse ou Bordeaux, ainsi que la possibilité d’enseigner en alternance pour des étudiants de master 1. Parmi la nouvelle répartition académique en REP et REP+, on notera qu’à Paris, 4 établissements seront classés en REP+ pour 25 en REP, alors qu’à Lyon ce sont 21 établissements qui seront classés en REP+ pour 25 en REP, et à Aix-Marseille 33 en REP+ pour 29 en REP. Géraldine déplore certains quotas : « Si nous avions été dans un autre département, nous aurions certainement bénéficié de ce reclassement [en zone d’éducation prioritaire, ndlr]. » Avant d’ajouter : « En treize ans de carrière, c’est la première fois que je vois un collège bloqué comme ça et tout le monde s’en fiche ! Évidemment, les gens du gouvernement ne mettent pas leurs enfants dans des établissements classés en zone d’éducation prioritaire, quand bien même ils dépendent de l’un d’eux géographiquement... L’Éducation ne tient pas son rôle qui consiste à gommer les inégalités. »

 

C’est pourtant le fer de lance de Najat Vallaud-Belkacem qui présentait la réforme de l’éducation, conjointement à celle de l’allocation des moyens, le 17 décembre : « Depuis trente ans que les ZEP existent, il n’y a eu aucune réévaluation, nous n’avons fait qu’empiler les établissements. C’est injuste pour ceux qui ont aujourd’hui 65 % de boursiers et qui n’avaient pas le label. Si des établissements entrent dans le classement, il est logique que d’autres en sortent, sinon il n’y a pas de réforme ! »

 

« Je salue leur mobilisation »

Côté budget, ce sont 352 millions d’euros supplémentaires qui vont être alloués à l’éducation prioritaire (en sus du 1,8 milliard déjà attribué, pour 65 milliards au total pour l’éducation), et, en lieu et place des quatre anciens types de profils académiques (rurales, urbaines, contrastées ou ultramarines), ce sont aujourd’hui quinze familles de communes, mixant critères sociaux et territoriaux, qui ont été identifiées pour mettre en place cette nouvelle carte. « Ce nouveau modèle se veut plus fin, plus resserré et plus objectif, prenant ainsi en compte la très grande hétérogénéité au sein d’un département ou d’une commune », souligne la ministre. Si l’objectif de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République est de ramener à moins de 10 % les écarts de réussite scolaire entre les élèves de l’éducation prioritaire et les autres élèves de France, quel avenir imaginer pour les élèves des cinq collèges de Seine-Saint-Denis qui perdent le label ? Najat Vallaud-Belkacem leur répond : « Je salue les équipes et les familles qui se mobilisent. Je trouve ça très bien de voir des parents de familles modestes s’impliquer, car l’enjeu pour leurs enfants est considérable ! » Mais peut-être pas encore assez pour la ministre !

 

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* Note : les élèves du collège Honoré-de-Balzac ont des devoirs à faire et à rendre via le site Internet du collège et un blog créé pour l’occasion par les professeurs.

Pour aller plus loin, voir Franck Lepage (Causette #50) dans son spectacle Inculture (s) 2.

Publié le 23 Décembre 2014
Auteur : Pauline Marceillac | Photo : Vincent Peltre
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