Politique Publié le 26 Novembre 2014 par Audrey Lebel

Denis Mukwege reçoit le prix Sakharov au Parlement européen 26/11/14

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Le docteur Denis Mukwege a reçu le prix Sakharov 2014 du Parlement européen, à Strasbourg, pour le combat qu’il mène en faveur des femmes victimes de violences sexuelles en République démocratique du Congo (RDC). Extraits de sa conférence de presse.

« Nous avons besoin des citoyens, nous avons besoin de la société civile, nous avons besoin des médias. Je remercie le Président de donner aux femmes victimes la chance et l’opportunité de pouvoir s’exprimer avec la résonnance du Parlement européen. »

 

« Je pense qu’il y a, aujourd’hui, suffisamment de documentation qui montre très bien le circuit que prend le minerai de la honte [le coltan, ndlr]. Ces exploitations se font dans des zones où les seigneurs de guerre procèdent à des viols, qui se font en public pour traumatiser au maximum la population et l’obliger à quitter les villages. Ceux qui résistent et veulent rester sont utilisés comme esclaves, y compris les enfants, pour pouvoir extraire ces minerais dont nous avons tous besoin. »

 

« Mon optimisme s’accroît aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que ces 750 député(e)s, représentant 500 millions d’Européens, ont décidé de nous accorder ce prix. J’espère qu’il va se traduire par des actions concrètes de la part de l’Union européenne et de ses pays membres pour dire tout simplement que ces crimes odieux ne sont pas acceptables. Un prix n’aurait aucune signification s’il n’amenait pas à un changement. Il faut désormais passer de la parole à l’acte. Tout le monde reconnaît et voit la destruction qui peut se faire autour des victimes : la victime directe, mais aussi son ascendance et sa descendance. Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus confiance, je fais confiance à 500 millions de personnes qui veulent dire non à ces viols. »

 

« On ne peut pas être dans une situation où l’on abandonne, où l’on se dit qu’il n’y a pas de solutions. Je crois que, devant des gens qui veulent nous terroriser, nous empêcher de faire prévaloir la civilisation, la réponse doit toujours être : “Il faut s’opposer à ce mal.” Aujourd’hui, je crois qu’en République démocratique du Congo, il y a la possibilité que les richesses naturelles puissent profiter non seulement aux Congolais, mais aussi à la communauté internationale, en faisant un commerce responsable. Les seigneurs de guerre ne paient pas de taxes, ils exportent dans l’illégalité des produits qui se retrouvent en Europe et aux États-Unis [les minerais tels que le coltan, ndlr]. On peut avoir beaucoup d’idées pour créer des mécanismes qui permettent à ce type de commerce de s’arrêter. L’Union européenne joue un rôle très important en Afrique et j’espère qu’elle pourra nous aider à trouver des solutions et à canaliser ces ressources pour le bien-être de tous. »

 

« Depuis quinze ans que je travaille sur la question des viols comme armes de guerre, je vois comment l’homme peut évoluer pour faire le mal. Ce problème nous concerne tous. »

 

« Dans toute culture, dans toute société, celle-ci décide de ce qu’elle veut. Si nous avons pu mettre une ligne rouge sur l’inceste, nous pouvons, au niveau local, dire que le viol est un tabou et qu’on ne peut pas forcer une femme à avoir des rapports sexuels. Les chefs coutumiers peuvent changer leur façon de voir. Cela prévaut au niveau local. Souvent, lorsque la femme se présente devant la police pour témoigner de ce qu’on lui a fait, elle est culpabilisée, ce qui la décourage et ne lui permet pas d’aller de l’avant. N’y a-t-il pas un moyen, au niveau national, de permettre à chaque victime d’accéder à la justice ? Il faut y croire ! Si l’on n’y croit pas, on accepte que les femmes continuent à subir. Beaucoup de victimes nous disent : “Je ne vais pas aller voir la justice, ça va me stigmatiser davantage, on va me dire que je suis une menteuse.” Des mesures peuvent être prises au niveau de l’Union européenne. Pourquoi l’Europe devrait dérouler le tapis rouge à une personne sur laquelle on a des soupçons, ou qui a déjà été condamnée, ou qui a utilisé cette méthode pour arriver au pouvoir ? Il faut donner un message fort à ces hommes. Leur dire : “Vous avez permis ce type d’actes dans votre société, nous, nous n’acceptons pas de vous donner un visa, que vous ouvriez un compte chez nous, on ne peut pas vous inviter à des réunions internationales.” Je pense que c’est un message fort qui peut permettre que chaque personne commettant cet acte sache que la communauté internationale va le mettre au ban de l’humanité : c’est ça la ligne rouge. »

 

 

« C’est aussi apprendre aux enfants, aux garçons autant qu’aux filles, qu’ils ont le droit de pleurer. C’est très facile de dire : “Un garçon, ça ne pleure pas ; un garçon, ne fait pas ça.” On le fait de façon innocente, mais quel est le résultat après ? Les garçons pensent qu’ils sont différents des filles et les résultats, on les voit au moment de la guerre. Ce qui a été couvé en temps de paix explose en temps de guerre en utilisant la femme comme une arme et en considérant qu’elle n’a pas les mêmes droits qu’un homme. Il y a un travail de fond à faire. Il ne peut se faire que si nous traçons une ligne rouge où nos jeunes, dans l’armée, dans les écoles, dans les universités, doivent savoir ce que cela implique de violer une femme. Violer une femme, c’est détruire sa vie pour toujours. »

 

 

Publié le 26 Novembre 2014
Auteur : Audrey Lebel | Photo : Crédits : Parlement européen
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