Société Publié le 31 Octobre 2014 par Anna Cuxac

En attendant l’attentat

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“Causette” s’est rendu à la Maison de la radio lors de l’explosion accidentelle survenue le 31 octobre. Et ça l’a fait réfléchir.

Il y a eu cette notification lapidaire envoyée vers 12 h 40 sur nos portables par Le Monde : « Un incendie s’est déclaré à la Maison de la radio. » Puis, sur les réseaux sociaux, des photos montrant de la fumée s’échappant du 8e étage de l’un des bâtiments obliques, construits dans les années 60 pour y abriter la radio publique française, ont circulé dans les cercles journalistiques. On s’est branché sur France Inter, et le jingle sonnant l’ouverture du journal de 13 heures avait été remplacé par une bande musicale suspecte.

 

Tout de suite, malgré nous, la thèse de l’attentat. Ce n’est pas filer un gros tuyau aux terroristes que d’admettre que frapper ce lieu au cœur de Paris serait un coup terrible porté à l’information et à la presse française : la Maison de la radio est une sorte d’institution, un symbole, à la fois du journalisme français, de Paris, et de l’État, actionnaire à 100 % des chaînes de la radio publique. Alors nous sommes partis, nous sommes allés à la station du RER C, avenue du Président-Kennedy. Parce que, journalistes, nous ne pouvions pas passer à côté d’un attentat.

 

« Je suis journaliste au même titre que vous »

À notre arrivée, un hélicoptère, 16 camions de pompiers, 60 pompiers, et des confrères, innombrables. Pas une rédaction parisienne ne manque à l’appel. Il faut aussi y ajouter toute une classe d’étudiants en journalisme qui font leur travail comme des pros. Ils notent sur leur calepin : « Aucun blessé. » L’incendie, qui s’est déclaré dans une partie de la Maison en travaux, et donc inoccupée, est éteint par les pompiers, contraints de travailler sous le flot de questions incessantes. Une ruche. Ça joue des coudes, ça s’engueule caméras au poing. « Je suis journaliste au même titre que vous », lance un fluet à un caméraman qui lui a tiré le sac à dos pour pénétrer la masse des abeilles sur Fleur Pellerin. La ministre de la Culture et de la Communication est venue « par solidarité avec le personnel de la Maison de la radio ». La ruche s’énerve en voyant passer Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, sans un mot.

 

Les ouvriers, qui ont heureusement échappé à l’explosion parce qu’ils étaient en pause déjeuner, se marrent du spectacle. Et dans pas mal de conversations, on se demande encore s’il ne s’agit pas d’un attentat. Le commandant-pompier affirme que « l’explosion est probablement due au chantier », mais on n’est pas encore prêt à le croire. Un rebondissement vient relancer la thèse : un policier accroche un cordon de sécurité sur la voie, on attend les démineurs pour s’occuper d’un « colis suspect ». Les caméras de l’AFP et de Line Press s’orientent vers la nouvelle zone interdite. « De toute façon, on sait que ça va péter, à un moment ou à un autre, dans le métro ou ailleurs, dit monsieur Line Press. Parce qu’un terroriste solitaire est beaucoup moins prévisible qu’un réseau. »

 

Le spectacle est fini

Finalement, la voie est déblayée, sans que l’on n'ait entendu la moindre explosion. Les caméras sont un peu déçues, « c’est visuel, un déminage », il faut l’admettre. Le spectacle prend fin. Dans le métro de retour, on se questionne sur l’adrénaline qui nous a poussés à aller voir. Nous n’y serions pas allés si nous avions su qu’il s’agissait « d’une bête explosion ». Il fallait vérifier. Mais si nous avons, pour la plupart, nous journalistes, pensé à un attentat à la Maison de la radio, c’est que nous sommes dans un état de qui-vive permanent face à la « menace invisible » du terrorisme islamique.

 

Ottawa, New York, et plus loin dans le temps, Merah puis Nemmouche. Ces actes isolés, mais aussi les décapitations ignobles dont été victimes des Occidentaux ces derniers mois, et notre participation aux frappes contre Daesh en Irak ont fait ressurgir notre état de peur post-11-Septembre.

 

Nous sommes entrés dans une psychose de l’attente, avons intériorisé l’idée qu’une attaque pouvait surgir à tout moment et n’importe où. Nous nous en sommes persuadés et nous suspectons. Inconsciemment, nous guettons, de façon assez dérangeante, l’attaque terroriste dans un accident. L’explosion de la Maison de la radio nous plonge dans un état de stress qui rappelle que les islamistes sont en passe de réussir leur guerre psychologique sur l’opinion. Car une explosion d’origine criminelle nous aurait « presque soulagé » : notre inconscient collectif aurait connu une quasi « délivrance » de son état d’attente et d’ignorance. Nous aurions su.

 

 

Publié le 31 Octobre 2014
Auteur : Anna Cuxac
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