James Miranda Barry, doc­teur au-​delà du genre

La femme dont il va être ici ques­tion est… un homme. Officiellement, du moins. James Miranda Barry fut un brillant chi­rur­gien de l’armée bri­tan­nique au XIXe siècle, pro­gres­siste, barou­deur, hors-​norme. Et secrè­te­ment doté d’attributs féminins.

dr james barry surgeon wikimedia
© Wikimedia

À la toute fin du XVIIIe siècle, la petite Margaret Ann Bulkley voit le jour en Irlande. Son père, sur­en­det­té, est envoyé en pri­son. Mais son oncle, James Barry, célèbre peintre irlan­dais, prend en charge la famille et l’installe à Londres avant de décé­der, lais­sant à la demoi­selle, désor­mais âgée de 15 ans, une par­tie de sa for­tune. Margaret Ann béné­fi­cie alors de la meilleure édu­ca­tion et, assez vite, se met à rêver d’une car­rière de méde­cin, de chi­rur­gien même. Des métiers alors inter­dits aux femmes. L’université n’accepte que les gar­çons ? Très bien, elle sera donc garçon. 

Décoré par Wellington 

Sa mère la sou­tient et quitte Londres avec elle pour Édimbourg, en Écosse. Là, Margaret Ann, che­veux cou­pés et reloo­kée de pied en cap, se pré­sente sous une nou­velle iden­ti­té : elle est désor­mais James Miranda Barry, drôle de bon­homme d’environ 1,50 m, mai­gre­let, à la che­ve­lure rousse et à la voix haut perchée. 

Lors de son ins­crip­tion à l’université, en 1809, le « jeune homme » déclare n’avoir que 14 ans (il n’y a pas d’âge mini­mum pour inté­grer l’université), quand il en a pro­ba­ble­ment plu­tôt 18. Élève stu­dieux et doué, James obtient son doc­to­rat en méde­cine en 1812. Dès l’année sui­vante, il s’engage dans l’armée, bien sûr éga­le­ment inter­dite aux femmes. Pas de pro­blème, James est un homme, n’est-ce pas ? Comment a‑t-​il fait pour pas­ser l’examen médi­cal obli­ga­toire ? Mystère. S’est-il ser­vi de son sta­tut de méde­cin pour s’en faire exemp­ter ? Quoi qu’il en soit, après la bataille de Waterloo, au cours de laquelle « mon­sieur » est même déco­ré par le géné­ral Wellington, il devient assis­tant en chi­rur­gie, pre­mière étape qui lui per­met­tra par la suite de pas­ser chirurgien-​chef. Il est envoyé en Inde et en Afrique pour s’occuper de la qua­li­té sani­taire des hôpi­taux. Il s’installe notam­ment une dizaine d’années en Afrique du Sud, où il par­ti­cipe à la mise en place d’importantes réformes sani­taires et bataille contre la lèpre, la variole, la syphi­lis… C’est là qu’en 1826, il est le pre­mier chi­rur­gien bri­tan­nique à pra­ti­quer une césa­rienne réus­sie en Afrique : le bébé est bap­ti­sé James Barry Munnik, en hom­mage au méde­cin qui lui a sau­vé la vie. Le doc­teur com­mence à se faire un nom. Dans la ville du Cap, sa proxi­mi­té avec le gou­ver­neur géné­ral de la colo­nie, Charles Somerset, nour­rit les ragots : les deux « hommes » entretiendraient-​ils une rela­tion homosexuelle ?

Au cours de sa car­rière, James Barry exerce sur l’île Maurice, à Trinidad et Tobago, Sainte-​Hélène, Malte, Corfou et en Jamaïque… Il séjourne éga­le­ment dans les Indes occi­den­tales, où il a pour mis­sion d’améliorer les condi­tions de vie des troupes. En 1845, tou­ché par la fièvre jaune, il retourne en Angleterre pour se soi­gner, avant de repar­tir, notam­ment, pour Malte, où il fera face à une épi­dé­mie de cho­lé­ra, puis pour le Canada. Il est fina­le­ment nom­mé ins­pec­teur géné­ral des hôpi­taux mili­taires de l’Empire bri­tan­nique, ce qui repré­sente le som­met de la hié­rar­chie mili­taire médi­cale britannique.

Défenseur des droits humains

Inutile de pré­ci­ser que, tout au long de sa vie, le Dr James Barry s’est pro­non­cé en faveur du droit des femmes. Il a éga­le­ment œuvré pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des sol­dats, ain­si que celle des natifs des régions où il a exer­cé. Il est même arrê­té en 1831 en Jamaïque pour avoir ten­té de défendre les droits des pri­son­niers. Le tou­bib n’a pas froid aux yeux.

Quand il meurt, pro­ba­ble­ment de dys­en­te­rie, le 25 juillet 1865, James Barry a vécu cinquante-​six ans en tant qu’homme. Il avait expres­sé­ment deman­dé à ce que, après son décès, son corps ne soit pas exa­mi­né et vou­lait être enter­ré dans les habits qu’il por­te­rait au moment de sa mort. Mais ses der­nières volon­tés ne sont pas res­pec­tées. Sophia Bishop, la per­sonne char­gée des soins de la dépouille, fait une décou­verte : James Barry est une femme ! Et non seule­ment c’est une femme, mais son corps porte les traces de ce qui a dû être une gros­sesse ancienne. 

L’armée désire évi­ter un scan­dale. Sur ordre du Premier ministre Gladstone, le méde­cin est enter­ré sous son nom d’homme et avec les hon­neurs dus à son rang. Durant cent ans, tous les docu­ments rela­tifs à l’affaire seront main­te­nus sous scel­lés dans les archives du British War Office. Il fau­dra attendre la fin des années 1950 pour qu’une his­to­rienne anglaise, Isobel Rae, redé­couvre l’histoire et en fasse le récit, The Strange Story of Dr James Barry, publié en 1958. L’histoire fas­cine et donne nais­sance à des théo­ries sans cesse renou­ve­lées : cer­tains com­men­ta­teurs sug­gèrent que James/​Margaret Ann aurait pu être une per­sonne inter­sexe (on disait alors her­ma­phro­dite), théo­rie rare­ment prise au sérieux par ses bio­graphes, d’autres l’imaginent plu­tôt trans­genre. Sur la plaque aujourd’hui appo­sée sur le cam­pus de l’université d’Édimbourg, on peut lire : « A vécu comme un homme, est consi­dé­rée comme la pre­mière femme diplô­mée de l’université (1812) ».

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