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Portrait de Josephine Butler par George Richmond, 1851. Wikipédia

Connaissez-​vous Josephine Butler, mili­tante fémi­niste anglaise en « croi­sade » contre la cri­mi­na­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion ?

Causette est asso­ciée au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Aujourd’hui, le pro­fes­seur de lit­té­ra­ture anglaise à la Sorbonne Frédéric Regard nous retrace le par­cours mili­tant de Josephine Butler, sur laquelle il vient. de publier un essai bio­gra­phique.

Frédéric Regard, Sorbonne Université

On l’ignore sou­vent, le règne de la reine Victoria (1837−1901) fut mar­qué par de nom­breux com­bats en faveur de l’égalité entre femmes et hommes. L’Anglaise Josephine Butler s’impliqua dans nombre d’entre eux, au pre­mier rang des­quels l’éducation des femmes.

On la trouve en 1867 à la tête d’un Haut conseil de l’éducation supé­rieure des femmes du Nord de l’Angleterre. Bien d’autres chan­tiers l’occupèrent : l’accès des femmes aux pro­fes­sions réser­vées aux hommes, la durée du temps de tra­vail, le contrôle des nais­sances, le sta­tut de la femme mariée, et bien sûr le droit de vote. Elle fut en 1866 l’une des signa­taires de la péti­tion por­tée par le grand phi­lo­sophe John Stuart Mill en faveur de l’élargissement du droit de vote.

Mais son com­bat majeur, celui qui lui valut plus tard l’admiration de Virginia Woolf, c’est celui qu’elle mena à par­tir de 1869 contre la cri­mi­na­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion et contre l’exploitation sexuelle des enfants, c’est-à-dire contre les odieuses « lois sur les mala­dies conta­gieuses », votées à par­tir de 1864. Cette « croi­sade », cette « guerre sainte », deux de ses expres­sions favo­rites, qu’elle condui­sit sans relâche, en Angleterre mais aus­si par­tout en Europe et jusqu’en Inde (la reine Victoria fut faite Impératrice des Indes en 1876), réorien­ta l’histoire de sa vie, fit de cette vie un des­tin. Elle devait obte­nir l’abrogation des lois plus de vingt ans plus tard, au terme d’une lutte sans répit qui l’aurait épui­sée et rui­née.

Une jeune fille de bonne famille

Mais qui était Josephine Butler ? Née le 13 avril 1828 à Millfield, dans le Northumberland, com­té situé sur les fron­tières avec l’Écosse, au sud d’Édimbourg, Josephine Grey eut une enfance favo­ri­sée et heu­reuse. Les Grey, grande famille « whig » (les libé­raux pro­gres­sistes, adver­saires des « tories », les conser­va­teurs), avaient don­né un Premier ministre à la nation, lord Charles Grey, qui de 1830 à 1834, s’était effor­cé de moder­ni­ser les ins­ti­tu­tions et notam­ment le sys­tème élec­to­ral.

Cette jeune fille de bonne famille fut éga­le­ment encou­ra­gée par son père à se fami­lia­ri­ser avec les causes qu’il défen­dait lui-​même : la réforme du droit de vote, l’abolition de l’esclavage, l’abrogation des lois sur le blé qui affa­maient les plus pauvres. À l’âge de 17 ans, elle eut une révé­la­tion reli­gieuse et spi­ri­tuelle : elle eut le sen­ti­ment intime qu’une force supé­rieure lui dic­tait de consa­crer sa vie à la défense des faibles, d’une manière abso­lue, bien plus affir­mée et réso­lue, en tout cas, que ne le pré­voyaient les tra­di­tions phi­lan­thro­piques de son milieu d’origine.

Une lady pleine d’audace

Josephine eut en outre la chance de trou­ver en George Butler un mari excep­tion­nel­le­ment com­pré­hen­sif, à une époque où les rôles des époux étaient stric­te­ment défi­nis, et dans un milieu où le prin­cipe de res­pec­ta­bi­li­té était pri­mor­dial. Pas une fois il ne s’opposa à ce que sa femme recueille sous le toit fami­lial les petites vic­times qu’elle sou­hai­tait récon­for­ter ou accom­pa­gner dans leurs der­niers ins­tants. L’abnégation dont il fit preuve fut remar­quable, car jamais cet uni­ver­si­taire a prio­ri des­ti­né à une brillante car­rière ne devait obte­nir le moindre avan­ce­ment, que ce soit dans l’université ou dans l’Église angli­cane, les deux voies entre les­quelles il hési­ta.

Celle qu’il avait prise pour épouse devait atti­rer sur le couple la foudre inces­sante de rumeurs et de scan­dales qui bri­sèrent sa car­rière. Car Josephine Butler mani­fes­ta de la com­pas­sion pour le rebut de la socié­té (les pros­ti­tuées, ou les filles-​mères), prit la parole en public sur des sujets tabous (la sexua­li­té des familles bour­geoises), s’associa avec des per­son­nages sul­fu­reux (des proxé­nètes repen­tis, des maque­relles ron­gées par le remords, des jour­na­listes à scan­dale), mena une inces­sante agi­ta­tion poli­tique (sur les places publiques, sous les fenêtres du par­le­ment), inven­ta les formes du mili­tan­tisme qui nous sont fami­lières aujourd’hui (péti­tions, mani­fes­ta­tions, cam­pagnes élec­to­rales, dénon­cia­tions média­tiques) – et celles-​ci consti­tuaient à l’époque un grave man­que­ment aux obli­ga­tions de décence d’une lady.

Un regard neuf sur les pros­ti­tuées

Pourquoi ces « lois sur les mala­dies conta­gieuses » avaient-​elles été adop­tées par le par­le­ment bri­tan­nique ? C’est que les rangs de l’armée étaient rava­gés par les mala­dies véné­riennes, en par­ti­cu­lier par la syphi­lis, et les auto­ri­tés poli­tiques, mili­taires et médi­cales, sou­te­nues par l’Église, cher­chaient par tous les moyens à limi­ter la pro­pa­ga­tion de ce fléau, chez les mili­taires comme chez les civils. L’Europe tout entière était frap­pée par la pan­dé­mie. Or, les « lois sur les mala­dies conta­gieuses » dépor­taient toute la res­pon­sa­bi­li­té du pro­blème sur les seules pros­ti­tuées, ce que Josephine Butler trou­va insup­por­table.

Elle deman­da publi­que­ment, d’une part, sur quels cri­tères objec­tifs une femme pou­vait être fichée comme pros­ti­tuée, et, d’autre part, pour quelles rai­sons les hommes eux-​mêmes n’étaient pas pris en compte dans le dis­po­si­tif gou­ver­ne­men­tal, alors même que leur sexua­li­té favo­ri­sait l’exploitation sexuelle des faibles. Mais sur­tout, ses mul­tiples enquêtes de ter­rain finirent par la convaincre que l’appareil légis­la­tif qu’elle com­bat­tait n’était en réa­li­té que la par­tie visible d’un pro­blème bien plus vaste : il lui appa­rut que la socié­té dans son ensemble repo­sait sur l’exploitation sexuelle des filles des classes défa­vo­ri­sées, et que les lois ne cher­chaient au fond qu’à garan­tir aux consom­ma­teurs issus des classes aisées une mar­chan­dise saine, et de plus en plus jeune.

Il faut bien sai­sir la por­tée révo­lu­tion­naire du pro­pos : pour la pre­mière fois dans l’histoire des repré­sen­ta­tions de la pros­ti­tuée, cette der­nière n’était plus per­çue comme une ten­ta­trice, une per­verse, une hys­té­rique ou une nym­pho­mane ; pour la pre­mière fois, la fille des rues fut regar­dée comme la vic­time d’un « sys­tème » paten­té, terme fré­quem­ment uti­li­sé par Butler. On ne pou­vait plus voir dans la pros­ti­tu­tion le simple symp­tôme d’une inéga­li­té sociale et éco­no­mique, qui pous­sait pro­vi­soi­re­ment les filles des classes infé­rieures à de tels expé­dients. L’exploitation sexuelle des faibles impli­quait toutes les femmes, sans dis­tinc­tion aucune : la condi­tion des filles per­dues ne fai­sait que révé­ler en l’exacerbant une asy­mé­trie fon­da­men­tale entre les sexes.

Une figure injus­te­ment oubliée

Il paraît d’autant plus néces­saire de bra­quer les pro­jec­teurs de l’actualité sur cette figure que l’histoire moderne du fémi­nisme semble avoir lar­ge­ment choi­si de gom­mer cette croi­sade de ses annales. Il faut dire que le dis­cours d’inspiration reli­gieuse du per­son­nage s’accommode dif­fi­ci­le­ment des dif­fé­rentes pers­pec­tives théo­riques qui ont mar­qué le fémi­nisme moderne, comme il s’accorde mal avec la repré­sen­ta­tion col­lec­tive que l’on est venu à se faire de « la fémi­niste » aujourd’hui. C’est oublier qu’il exis­ta des fémi­nismes, et que s’écrivit depuis plus long­temps qu’on ne veut bien le croire une his­toire de ces dif­fé­rentes espèces de fémi­nisme, toutes adap­tées à leur temps et à leur envi­ron­ne­ment, toutes capables d’élaborer des stra­té­gies de sur­vie et d’efficacité sur­pre­nantes. Cette com­plexi­té est aus­si ce qui explique que l’on cher­cha à contour­ner la dif­fi­cul­té, quand il ne s’agissait pas de l’occulter.

La néces­si­té de la nou­veau­té propre à chaque géné­ra­tion, les chan­ge­ments des men­ta­li­tés, les muta­tions des rap­ports de force, tout autant que le contexte concret et maté­riel des luttes (avant et après l’invention de la pho­to­gra­phie de presse, par exemple), expliquent pour grande part qui sont, à une époque don­née, les vainqueur·e·s officiel·le·s de l’Histoire.

Mais quelles furent les condi­tions de pos­si­bi­li­té de telles éclipses, quelles furent les forces en pré­sence, les dis­cours domi­nants, les armes intel­lec­tuelles des mili­tantes et mili­tants, qui peuvent expli­quer l’invisibilisation d’une Josephine Butler, son inau­di­bi­li­té ?

Une éthique pui­sée dans la reli­gion

Deux pre­mières réponses peuvent être avan­cées : cette dame du monde se pré­oc­cu­pa de créa­tures indé­centes aux­quelles les fémi­nistes des années qui sui­virent ne sou­hai­taient guère être asso­ciées ; et cette femme scan­da­leuse et avant-​gardiste se ser­vit de la Bible. Oui, à la manière des « non-​conformistes » du pro­tes­tan­tisme dont elle ne ces­sa de s’inspirer, Josephine Butler trou­va dans une relec­ture des écrits sacrés, le prin­cipe négli­gé d’une décons­truc­tion des idées et pra­tiques qui gou­ver­naient les rap­ports en hommes et femmes. Elle sut lire dans les Évangiles la pos­si­bi­li­té d’un dis­cours non pas bana­le­ment mora­li­sa­teur mais révo­lu­tion­nai­re­ment éman­ci­pa­teur.

Elle s’opposa donc à l’Église éta­blie pour retrou­ver le souffle de la parole chris­tique, et en déga­ger une per­ti­nence, une actua­li­té insoup­çon­née, tant poli­tique qu’éthique. L’exploitation sexuelle des démuni·e·s, le tra­fic d’êtres humains, ou encore la pédo­phi­lie (dont le concept n’existait pas encore, léga­le­ment par­lant) pou­vaient être condam­nés par une loi au-​dessus des lois, cette loi divine fon­da­men­tale qui était le refus de l’iniquité. Josephine Butler se bat­tit avec les armes phi­lo­so­phiques dont elle dis­po­sait, et ces armes ne sont plus les nôtres. Mais est-​ce si sûr ?


Frédéric Regard, Professeur de lit­té­ra­ture anglaise, Sorbonne Université

Frédéric Regard vient de faire paraître un essai bio­gra­phique sur le com­bat de Josephine Butler : « Josephine Butler. Récit d’une croi­sade fémi­niste » (Essai bio­gra­phique), Paris, Les Éditions de Paris/​Max Chaleil, 2021 (ISBN 978−2−84621−341−1, 159 p., 18€).

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­ginal.

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