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© Illustration : Camille Besse

Comment mettre un terme à la culture du viol si la simple pen­sée que l’agresseur puisse être un proche est inconcevable ?

Axelle Jah Njiké, autrice et pod­cas­teuse, est la patronne de la rubrique Au Lance-​Flamme de la ver­sion papier de Causette jusqu'en février 2022.

C’est un tweet de l’actrice afro-​américaine Phylicia Rashad qui me fait sai­gner du nez mer­cre­di 30 juin. À la stupé­faction qua­si géné­rale, l’annonce de la libé­ra­tion de Bill Cosby – qui vient de pas­ser trois ans en déten­tion – appa­raît dans les fils d’actualité après l’annulation de sa condam­na­tion pour agres­sion sexuelle. Phylicia Rashad, sa par­te­naire de longue date dans le Cosby Show, célèbre pour sa part la nou­velle avec le mes­sage sui­vant : « Enfin !! Un ter­rible tort est en train d’être répa­ré – une erreur judi­ciaire est corrigée ! »

Cosby n’est pour­tant pas inno­cent. Si sa condam­na­tion a été annu­lée, c’est uni­que­ment pour des rai­sons de pro­cé­dure. En effet, en 2005, date à laquelle l’acteur avait fait l’objet d’une enquête, il avait pas­sé un accord avec le pro­cu­reur de la Cour suprême de Pennsylvanie en échange de sa confes­sion et de 3,38 mil­lions de dol­lars. Ce sombre deal, conclu dans le cadre de la pro­cé­dure au civil inten­tée par l’une des plai­gnantes, aurait dû le pré­ser­ver de toute pour­suite au pénal. Cosby n’est donc PAS libé­ré parce qu’il est INNOCENT, mais parce que, selon la Cour, les termes de l’accord pas­sé ont été « violés ». 

Ce qui m’interpelle ce soir-​là, c’est que Rashad n’en est pas à sa pre­mière sor­tie pro­blé­ma­tique dans cette affaire. Elle est un sou­tien indé­fec­tible de l’ancien « père de l’Amérique », figure pater­nelle d’adoption de géné­ra­tions entières de téléspectateur·rices. Première per­son­na­li­té condam­née dans le sillage du mou­ve­ment #MeToo, Bill Cosby a tou­jours pu comp­ter sur celle qui incar­nait son épouse, Clair Huxtable, dans la sit­com la plus célèbre des années 1980. Un per­son­nage cha­ris­ma­tique qui était pour cer­taines de nous la pro­fes­sion­nelle accom­plie, l’épouse com­blée, la mère atten­tive et com­pré­hen­sive que nous aspi­rions à deve­nir. Ou à avoir.

Le com­men­taire de Rashad révèle une fois encore de quel côté elle se place. Du côté de l’agresseur. De celui de ce type accu­sé par plus de soixante femmes blanches, noires et métisses de viol et d’agressions sexuelles sur plus de trente ans, un être qu’elle consi­dère comme fai­sant par­tie de sa « famille ». Depuis son tweet et la levée de bou­cliers qu’il a pro­vo­quée, Phylicia Rashad a dû ­s’excuser auprès des per­sonnes vic­times d’agressions sexuelles, assu­rant qu’il n’était aucu­ne­ment dans son inten­tion de remettre en cause leur parole et qu’elle était à leurs côtés… 

L’attitude de Phylicia Rashad est mal­heu­reu­se­ment un com­por­te­ment bien connu des per­sonnes vic­times : nous sommes crues, tant que l’agresseur n’est pas le père aimant ou le fils ado­ré, le meilleur pote, l’époux bien-​aimé, le fran­gin ché­ri, le grand-​père gâteau, le ton­ton affec­tueux ou le col­lègue boute-en-train. 

Mais com­ment pourrions-​nous mettre un terme à la culture du viol si la simple pen­sée que l’agresseur·euse puisse être un proche est incon­ce­vable et jus­ti­fie de se voi­ler la face ? Comment pourrions-​nous espé­rer chan­ger les choses sans faire preuve de loyau­té les un·es envers les autres, sans être en mesure de balayer devant notre porte si besoin, même si c’est au prix de nos liens affectifs ? 

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