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© Fabian Oelkers

Être pour­chas­sé, perdre ses dents, tom­ber… Ce que la science dit des rêves récur­rents

Causette est asso­ciée au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Ce dimanche, une cher­cheuse en neu­ros­cience de l’Université de Montréal, Claudia Picard-​Deland, et le cher­cheur Tore Nielsen expliquent com­ment le conte­nu répé­ti­tif des rêves pour­rait repré­sen­ter une ten­ta­tive infruc­tueuse de notre cer­veau pour inté­grer des expé­riences dif­fi­ciles.

Claudia Picard-​Deland, Université de Montréal et Tore Nielsen, Université de Montréal

Rêver, encore et encore, au même scé­na­rio est un phé­no­mène connu – près du deux tiers de la popu­la­tion rap­portent avoir déjà connu un épi­sode de rêves récur­rents. Être pour­sui­vi, se retrou­ver nu dans un endroit public, faire face à un désastre natu­rel, perdre ses dents ou oublier d’aller à un cours pen­dant tout un semestre sont des thé­ma­tiques typiques de ces rêves récur­rents.

D’où vient ce phé­no­mène, dont les thé­ma­tiques reviennent d’une per­sonne à l’autre ? La science des rêves indique que les rêves récur­rents feraient peut-​être écho à des conflits non réso­lus dans la vie du rêveur.

Je tra­vaille au Laboratoire des rêves et des cau­che­mars du Centre d’études avan­cées en méde­cine du som­meil de l’Hôpital du Sacré-​Cœur de Montréal. En tant que doc­to­rante en neu­ros­ciences, je m’intéresse à la manière dont notre mémoire est réac­ti­vée, trans­for­mée et incor­po­rée dans nos rêves.

Les rêves récur­rents sont des rêves qu’un indi­vi­du peut faire à répé­ti­tion. On remarque qu’ils sur­viennent sou­vent en période de stress ou sur de longues périodes de temps, par­fois même sur plu­sieurs années, voire une vie entière. Ces rêves mettent en scène non seule­ment une même thé­ma­tique, mais aus­si un récit par­ti­cu­lier qui peut se répé­ter d’une nuit à l’autre.

Bien que le conte­nu exact des rêves récur­rents soit unique à chaque per­sonne, il existe des thé­ma­tiques com­munes entre les indi­vi­dus, et même entre les cultures et les dif­fé­rentes époques. Par exemple, se faire pour­chas­ser, tom­ber, être mal pré­pa­ré pour une éva­lua­tion, arri­ver en retard ou essayer de faire quelque chose à répé­ti­tion comptent par­mi les scé­na­rios les plus pré­va­lents.

Une femme semble léviter près d’une falaise
Les rêves récur­rents n'ont pas tous une conno­ta­tion néga­tive. Certains, comme avoir la capa­ci­té de voler, peuvent même avoir un effet eupho­ri­sant. © Shutterstock

La majo­ri­té des rêves récur­rents ont un conte­nu plu­tôt néga­tif, com­por­tant des émo­tions comme la peur, la tris­tesse, la colère et la culpa­bi­li­té ; et plus de la moi­tié mettent en scène une situa­tion ou le rêveur est en dan­ger. Mais cer­taines thé­ma­tiques récur­rentes peuvent aus­si être posi­tives, voire eupho­ri­santes, comme les rêves où l’on découvre de nou­velles pièces à notre mai­son, les rêves éro­tiques ou ceux où l’on a la capa­ci­té de voler.

Dans cer­tains cas, des rêves récur­rents qui émergent durant l’enfance peuvent per­sis­ter jusqu’à l’âge adulte. Ces rêves peuvent dis­pa­raître pen­dant quelques années, resur­gir en pré­sence d’une nou­velle source de stress et se dis­si­per de nou­veau lorsque la situa­tion est pas­sée.

Des conflits non réso­lus

Pourquoi notre cer­veau joue-​t-​il ces mêmes rêves en boucle ? Des études sug­gèrent que les rêves, en géné­ral, nous aident à régu­ler nos émo­tions et à nous adap­ter aux évé­ne­ments stres­sants – le fait d’intégrer du conte­nu émo­tion­nel dans les rêves per­met­trait au rêveur d’assimiler un évé­ne­ment dou­lou­reux ou dif­fi­cile.

Dans le cas des rêves récur­rents, un conte­nu répé­ti­tif pour­rait repré­sen­ter une ten­ta­tive infruc­tueuse d’intégrer ces expé­riences dif­fi­ciles. Plusieurs théo­ries s’accordent pour dire que les rêves récur­rents seraient reliés à des dif­fi­cul­tés ou des conflits non réso­lus dans la vie du rêveur.

La pré­sence de rêves récur­rents a aus­si été asso­ciée à un plus bas niveau de bien-​être psy­cho­lo­gique et à la pré­sence de symp­tômes d’anxiété et de dépres­sion. Ces rêves ont ten­dance à réap­pa­raître lors de situa­tions stres­santes et à ces­ser lorsque la per­sonne a réso­lu son conflit per­son­nel, indi­quant ain­si une amé­lio­ra­tion du bien-​être.

Les rêves récur­rents reflètent sou­vent de manière méta­pho­rique les pré­oc­cu­pa­tions émo­tion­nelles des rêveurs. Par exemple, rêver à un tsu­na­mi est cou­rant à la suite d’un trau­ma­tisme ou d’un abus. C’est un exemple typique de méta­phore pou­vant repré­sen­ter des émo­tions d’impuissance, de panique ou de peur vécues à l’éveil.

Un homme affolé court avec son ordinateur sous le bras
Certaines per­sonnes, lors d’une situa­tion stres­sante ou face à un nou­veau défi, peuvent rêver de nou­veau qu’elles arrivent en retard ou non pré­pa­rées à un exa­men de mathé­ma­tiques, et ce, même des années après avoir quit­té école. © Shutterstock

De manière simi­laire, être habillé de manière inap­pro­priée dans son rêve, être nu ou de ne pas pou­voir trou­ver de toi­lettes pri­vées ont en com­mun de repré­sen­ter des scé­na­rios d’embarras ou de pudeur.

Ces thèmes peuvent être consi­dé­rés comme des scripts ou des scé­na­rios « prêt-​à-​rêver », qui offrent un espace pour digé­rer nos émo­tions conflic­tuelles. Un même scé­na­rio peut ain­si être réuti­li­sé dans des situa­tions dif­fé­rentes où nous vivons des émo­tions simi­laires. C’est pour­quoi cer­taines per­sonnes, lors d’une situa­tion stres­sante ou face à un nou­veau défi, peuvent rêver de nou­veau qu’elles arrivent non pré­pa­rées à un exa­men de mathé­ma­tiques, et ce, même des années après avoir mis les pieds dans une école. Bien que les cir­cons­tances soient dif­fé­rentes, un sen­ti­ment simi­laire de stress ou de désir de se sur­pas­ser peut déclen­cher à nou­veau ce scé­na­rio de rêve.

Un conti­nuum de répé­ti­tions

William Domhoff, cher­cheur et psy­cho­logue amé­ri­cain, pro­pose l’existence d’un conti­nuum de répé­ti­tion dans les rêves. À l’extrême, il y a les cau­che­mars trau­ma­tiques qui repro­duisent direc­te­ment un trau­ma vécu, comme un « fla­sh­back », et dont la pré­sence est l’un des symp­tômes prin­ci­paux du trouble de stress post-​traumatique.

Ensuite, il y a les rêves récur­rents, où le même conte­nu du rêve est rejoué en par­tie ou dans son entiè­re­té. Contrairement aux rêves trau­ma­tiques, les rêves récur­rents repro­duisent rare­ment un évé­ne­ment ou un conflit direc­te­ment, mais les reflètent plu­tôt de manière méta­pho­rique à tra­vers une émo­tion cen­trale.

Plus loin, sur le conti­nuum, se retrouvent les thèmes récur­rents dans les rêves. Ces rêves ont ten­dance à rejouer une situa­tion simi­laire, comme être en retard, se faire pour­suivre ou être per­du, mais le conte­nu exact du rêve dif­fère d’une fois à l’autre (être en retard pour prendre le train plu­tôt qu’à un exa­men).

Finalement, à l’autre bout du conti­nuum, on retrouve la répé­ti­tion chez une même per­sonne de cer­tains élé­ments de rêves, comme des per­son­nages, des actions ou des objets. Tous ces rêves reflé­te­raient, à dif­fé­rents niveaux, une ten­ta­tive de résoudre cer­taines pré­oc­cu­pa­tions émo­tion­nelles.

Passer d’un niveau intense à un niveau plus faible dans le conti­nuum de répé­ti­tion est sou­vent signe d’une amé­lio­ra­tion de l’état psy­cho­lo­gique d’une per­sonne. Par exemple, des chan­ge­ments pro­gres­sifs et posi­tifs dans le conte­nu des cau­che­mars trau­ma­tiques sont sou­vent obser­vés au fur et à mesure que les per­sonnes qui ont vécu un trau­ma­tisme se réta­blissent de leurs dif­fi­cul­tés.

Des phé­no­mènes phy­sio­lo­giques

Pourquoi les thé­ma­tiques sont-​elles sou­vent com­munes d’une per­sonne à l’autre ? Une expli­ca­tion pos­sible est que cer­tains de ces « scripts » auraient été conser­vés chez l’humain en rai­son de leur avan­tage évo­lu­tif. En per­met­tant de simu­ler une situa­tion mena­çante, le rêve d’être pour­chas­sé, par exemple, offre un espace pour se pra­ti­quer à per­ce­voir et échap­per à ses pré­da­teurs tout en dor­mant.

Une jeune femme dans son lit se tient les joues
Certains rêves récur­rents, comme celui de perdre ses dents, peuvent être liés au ser­re­ment des dents durant le som­meil ou à l’inconfort den­taire au réveil. © Shutterstock

Certaines thé­ma­tiques typiques pour­raient aus­si s’expliquer en par­tie par des phé­no­mènes phy­sio­lo­giques qui ont lieu lorsque nous dor­mons. Une étude conduite en 2018 par une équipe de recherche en Israël a consta­té que le fameux rêve de perdre ses dents ne serait pas par­ti­cu­liè­re­ment lié à des symp­tômes d’anxiété chez le rêveur, mais plu­tôt au ser­re­ment des dents durant le som­meil ou à l’inconfort den­taire au réveil.

Lorsque nous dor­mons, notre cer­veau n’est pas com­plè­te­ment cou­pé du monde exté­rieur. Il peut conti­nuer à per­ce­voir des sti­mu­li externes, tels que des sons ou des odeurs, ou encore des sen­sa­tions cor­po­relles internes. Ainsi, d’autres thé­ma­tiques, comme être inca­pable de trou­ver une toi­lette ou se retrou­ver nu dans un espace public, pour­raient être liées au fait d’avoir besoin d’uriner durant la nuit ou de por­ter un pyja­ma ample dans son lit.

Certains phé­no­mènes phy­siques propres au som­meil para­doxal, le stade du som­meil où nous rêvons le plus, pour­raient aus­si entrer en jeu. En som­meil para­doxal, nos muscles sont para­ly­sés, ce qui pour­rait pro­vo­quer les rêves d’avoir les jambes lourdes ou d’être para­ly­sé dans son lit.

De même, cer­tains auteurs ont pro­po­sé que les rêves de tom­ber ou de voler soient cau­sés par notre sys­tème ves­ti­bu­laire, qui contri­bue à notre équi­libre et qui se réac­ti­ve­rait spon­ta­né­ment durant le som­meil para­doxal. Bien enten­du, ces sen­sa­tions cor­po­relles ne sont pas suf­fi­santes pour expli­quer la récur­rence de ces rêves chez cer­taines per­sonnes et leur sur­ve­nue sou­daine en période de stress, mais elles ont pro­ba­ble­ment une influence signi­fi­ca­tive dans la construc­tion de nos rêves les plus typiques.

Sortir de la boucle

Les per­sonnes qui vivent l’expérience d’un cau­che­mar récur­rent sont en quelque sorte figées dans une manière de répondre au scé­na­rio du rêve et de l’anticiper. Certaines thé­ra­pies ont été déve­lop­pées pour ten­ter de résoudre cette récur­rence et bri­ser le cercle vicieux des cau­che­mars.

L’une des tech­niques consiste à visua­li­ser le cau­che­mar à l’éveil et à le réécrire, c’est-à-dire à en modi­fier le scé­na­rio en chan­geant un aspect, par exemple la fin du rêve, pour quelque chose de plus posi­tif. Se pra­ti­quer à deve­nir lucide dans les rêves pour­rait aus­si être une solu­tion.


À lire aus­si : Les rêves lucides lèvent le voile sur les mys­tères de la conscience


Les rêves lucides sont les rêves où nous deve­nons conscients d’être en train de rêver et où nous pou­vons par­fois même influen­cer le conte­nu du rêve. Devenir lucide dans un rêve récur­rent pour­rait per­mettre de réflé­chir ou de réagir dif­fé­rem­ment face au rêve et ain­si d’altérer la nature répé­ti­tive de ces rêves.

Toutefois, tous les rêves récur­rents ne sont pas néfastes en soi et peuvent même être utiles dans la mesure où ils nous informent sur nos conflits per­son­nels. Porter atten­tion aux élé­ments répé­ti­tifs de nos rêves pour­rait ain­si être une manière de mieux com­prendre et résoudre nos plus grands dési­rs et tour­ments.

Claudia Picard-​Deland, candi­date au doc­to­rat en neu­ros­ciences, Université de Montréal, et Tore Nielsen, Professor, Université de Montréal

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­gi­nal.

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