Le féminisme peut-​il nous faire sortir de l’hétérosexualité ?

Féministes et hétéros ? Pour certaines, c’est devenu difficile à concilier… À tel point que leur vie sexuelle et amoureuse a évolué. Plus ou moins sorties de l’hétérosexualité, plusieurs femmes nous expliquent le lien qui existe pour elles entre orientation sexuelle et conscience féministe.

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

En elles est né un sentiment de ras-​le-​bol, voire de colère envers la gent masculine. Pour d’autres, c’est une certaine lassitude qui s’est installée… Féministes et en relation avec des hommes1, ces femmes en ont eu marre. Marre du schéma hétéro, marre d’accumuler les mauvaises expériences. On leur répète pourtant que les hommes « ne sont pas tous pareils », le fameux argument du « not all men ». Et elles ont essayé, durant des années, d’aménager l’hétérosexualité de l’intérieur, en tentant de changer certaines dynamiques avec leur partenaire… Mais prenant conscience qu’elles sont victimes d’un système patriarcal qui les oppresse, et dont le régime de l’hétérosexualité fait partie, certaines se sont même questionnées sur leur vie intime : pourquoi ne pas se détourner des hommes ? Et pourquoi ne pas commencer à fréquenter des femmes ? On leur a alors demandé de nous raconter où les a menées ce cheminement intellectuel, et quelle était la place de leur désir dans tout ça. Si pour certaines, il suit l’engagement féministe, au point de modifier l’orientation sexuelle, il est un frein inébranlable pour d’autres.

S’intéresser à ces femmes ne revient pas à dire que l’homosexualité est un choix, ni à invisibiliser le vécu et le ressenti d’autres personnes. L’intérêt est de faire connaître la réalité d’une partie de la population (nous avons reçu plusieurs dizaines de réponses à la suite de notre appel à témoins), ainsi que ses questionnements. Parce que les vécus sont tous différents, on vous présente une multitude de chemins et d’identités, sans jugement.

Se déconstruire, ouvrir la porte à un autre désir  

 « Mes lectures sur le patriarcat (Despentes, Chollet…), l’écoute de podcasts et les réseaux sociaux n’ont pas seulement étayé mes connaissances, elles ont alimenté mon sentiment que les hommes cis étaient souvent oppressants… Beaucoup de comportements que j’avais intégrés me sautaient alors aux yeux comme anormaux et devenaient pour moi des composantes d’un système à abattre », raconte Esther, 32 ans. Hétérosexuelle, elle a de plus en plus de mal à supporter les hommes. « Mon engagement féministe a mis en lumière une forme de rejet des hommes, confinant à la misandrie, et j’étais souvent désolée de “pactiser” avec l’ennemi. Récemment séparée de mon copain, la perspective de devoir faire le tri et de me confronter à nouveau à cette masculinité toxique me rebutait », poursuit-​elle. Elle commence alors à considérer une autre alternative : se tourner vers les femmes. « J’observais avec beaucoup d’envie les relations lesbiennes autour de moi, que je trouvais plus libres et respectueuses. Je ne sais pas si c’est une forme de tropisme pour quelque chose que j’idéalise parce que je ne trouve pas mon compte avec les hommes, ou si c’est un désir que je ne veux pas voir. […] Mais aujourd’hui, j’entrevois la possibilité d’explorer une histoire d’amour avec une femme, non pas par volonté propre, mais parce que je me l’autorise, ou du moins je ne me l’interdis pas. Mon héritage culturel, religieux, familial ne m’a jamais autorisée à explorer ce désir. » Et Esther n’est pas la seule à se plonger dans cette réflexion.

Émilie, 45 ans, hétéro et féministe, envisage aussi cette possibilité après un ras-​le-​bol des hommes. « Je me suis dit que ce serait peut-​être plus facile avec une femme. Je pense qu’on n’est pas fondamentalement hétéro ou homo, et qu’on peut tomber amoureux de n’importe qui. Le reste n’est que construction de la société. Je ne me sens pas spécialement attirée par les femmes sexuellement, mais humainement, je trouve qu’il est beaucoup plus facile de se comprendre entre femmes. Et cette compréhension est pour moi tout à fait essentielle dans un couple. Je ne sais pas où cela me mènera, mais j’ai envie de faire une pause avec les hommes, et à l’avenir mon “champ des possibles” sera plus large que ce qu’il était jusqu’à présent. »

Marie, 23 ans, et jusqu’à présent hétéro, remet aussi en question le système hétérocentré et hétéronormé. « Pourquoi tout faire pour aménager l’hétérosexualité, avoir la patience d’éduquer ses partenaires, revoir finalement ses exigences à la baisse, tenter de subvertir le système de l’intérieur, alors que le lesbianisme me tend potentiellement les bras ? » s’exclame-t-elle. En pleine réflexion féministe, elle en vient à considérer le désir comme une construction sociale. « J’ai été élevée en tant que petite fille, puis femme hétéro. Comment ne pas voir que mon désir pour les hommes est la conséquence directe du système patriarcal dans lequel j’ai évolué ? » Elle envisage alors de fréquenter des femmes, mais avoue que ce n’est pas si facile : « Les barrières internes sont encore très présentes et puissantes : faire le deuil de l’hétérosexualité, oser se présenter dans des communautés de lesbiennes avec mes hésitations et mes doutes – que ces femmes ont sans doute depuis déjà longtemps dépassés –, oser me sentir légitime dans mon désir et affirmer que pour moi, il est construction… Ce n’est pas facile. Oui, je désire des hommes physiquement, mais ce n’était pas le cas avant le début de ma sexualité. Je désirais les récits construits autour, les contes de fées, mais pas les corps des hommes à proprement parler. »

Une lutte historique

Ces questionnements ne sont pas nouveaux. Depuis les années 1970, de nombreuses militantes et autrices – très souvent lesbiennes – se battent pour faire reconnaître l’hétérosexualité comme une construction sociale vectrice de violences. On peut citer Adrienne Rich qui, dans La Contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne (1980), combat la marginalisation du lesbianisme et montre que l’hétérosexualité n’est pas une « évidence » : elle a été érigée comme une norme. Plus encore, l’hétérosexualité peut être vue comme un système politique, une institution. C’est ce que Monique Wittig explique en rejetant une sorte de « naturalité » de l’hétérosexualité. Dans La Pensée straight (1992) notamment, elle démontre que les catégories binaires « homme » et « femme » ont été construites, se voyant assignées des rôles sociaux… Les femmes étant les perdantes dans ce système capitaliste. La pensée queer de Judith Butler, qu’elle développe dans Trouble dans le genre (1990), va encore plus loin dans la critique de l’hétéronormativité. Elle interroge en profondeur les notions de sexe et de genre et refuse la pensée binaire. Dans cette mouvance, un festival nommé Sortir de l’hétérosexualité était organisé l’année dernière à Paris. Parmi les organisateur·trices, on compte l’activiste Juliet Drouar, qui pointe la nécessité de reconnaître que le système hétérosexuel et cisgenre est un régime politique, qui permet le sexisme. C’est avant tout une forme d’organisation sociale. « Tout le monde est concerné par l’hétérosexualité. Même les lesbiennes, les bis, les gays… Dans cette société capitaliste, il y a un système de production basé sur le travail gratuit, en exploitant les personnes minorisées de par leur sexe, leur race, leur classe, etc. Cela amène aussi à une organisation en binôme [le couple femme-​homme, ndlr], qui permet de ne pas payer les femmes. Elles travaillent gratuitement. […] C’est déflagrant de violence d’assigner chaque femme avec chaque homme. On devrait se rendre compte qu’il y a un problème avec ce type d’organisation-là. » Juliet Drouar précise aussi que la sortie de l’hétérosexualité n’a pas forcément de rapport avec notre sexualité et nos désirs : « Je pense que l’hétérosexualité, c’est d’abord, avant d’être une orientation sexuelle, un type d’habitation et d’encouplage. Il y a plein de manières de déjouer le système politique de l’hétérosexualité, qui ne se situe précisément pas à l’endroit de coucher avec la personne de notre choix. » Si iel explique que la sortie de l’hétérosexualité « n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle », certaines voient tout de même la solution dans une séparation totale des hommes cisgenres.

Hier avec des hommes, aujourd’hui avec des femmes

Certaines ont sauté le pas. Alors qu’elles avaient commencé leur vie sentimentale et sexuelle en fréquentant des hommes, cette fameuse déconstruction les a réellement fait arrêter les relations hétérosexuelles. C’est le cas de Lucy, 30 ans, qui s’est longtemps considérée comme hétérosexuelle, par respect des carcans sociétaux. Mais son engagement féministe, son travail sur elle-​même et ses expériences l’ont fait évoluer. « Maintenant, je me considère pansexuelle. Si je tombe amoureuse, je tombe amoureuse d’un être humain avant tout, et non d’un genre. » Mais si le champ des possibles est ouvert, la question du choix entre en jeu. « Aujourd’hui, je privilégie des relations homosexuelles (femme-​femme), car le fonctionnement “masculin” hétéronormé ne me convient plus dans une relation, qu’elle soit sexuelle ou amoureuse. Si je vais davantage vers des femmes, c’est tout simplement parce que souvent, elles partagent la même vision du monde que moi, qu’elles vivent les mêmes choses que moi. Pour moi, c’est donc à la fois naturel, mais aussi un choix que de cesser d’aller vers des fonctionnements masculins hétéronormés. »

Flo, 27 ans, a elle aussi connu une évolution dans son orientation sexuelle. Elle est d’abord sortie avec des hommes, avant de comprendre qu’elle était bisexuelle. Mais depuis cinq ans, elle milite dans des groupes féministes radicaux et sa pensée a encore évolué : « Je considère maintenant l’hétérosexualité et l’hétéronormativité comme des systèmes très oppressifs et incompatibles avec mes convictions féministes. […] Depuis ces cinq ans, je ne suis sortie qu’avec des femmes et je suis maintenant en relation avec une femme lesbienne depuis plus de trois ans. Dans le futur, je ne me vois plus du tout être en couple avec un homme cis et maintenant, je dois dire que mon attraction envers eux a atteint le zéro pointé. Je pense sincèrement que plus je me déconstruis, moins les hommes cis m’attirent et cela joue même physiquement. »

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

Hélène, 41 ans, a elle aussi changé de vie : « J’ai été hétéro pendant vingt-​cinq ans, explique-​t-​elle. Aujourd’hui, je me revendique lesbienne politique, et je pense qu’en réalité “lesbienne” est une catégorie politique davantage que sexuelle. Philosophiquement parlant, le désir n’a rien de naturel, c’est une construction comme une autre. En ce qui me concerne, c’est mon féminisme qui a fait de moi une lesbienne. […] J’ai plongé dans un monde de femmes et je ne voudrais pas retourner en arrière. Chaque jour, je me félicite d’avoir eu le cran de quitter la norme oppressive qui régentait ma vie. Chaque jour, je me réjouis d’être entourée de femmes bienveillantes et déconstruites ou en déconstruction. »

Le terme de « lesbianisme politique » qu’emploie Hélène prend racine dans un concept éponyme développé à partir des années 1960–1970 par les féministes de la deuxième vague. C’est Monique Wittig (toujours elle !) qui le fait connaître en France. Considérant que l’hétérosexualité est au fondement de la société patriarcale, elle explique que les lesbiennes peuvent échapper à ce système de domination. Elles se soustraient en effet à la catégorie binaire et hétérosexuelle « femme » ou « homme », et, en ce sens, Wittig déclare que « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Alice Coffin, journaliste et militante au sein de l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi·e·s, trans et intersexes (AJL), de la Conférence européenne lesbienne et du collectif féministe La Barbe, abonde dans ce sens : « Pour reprendre la phrase célèbre et puissante de Monique Wittig, je pense qu’on peut y ajouter que les lesbiennes ne sont pas des homosexuelles. Il y a une spécificité dans le fait de s’identifier, de se revendiquer lesbienne », explique-​t-​elle. « Ce qui m’aide à penser cela, c’est l’usage du concept de “génie lesbien” – qui est le titre de mon livre : quand on fait une étude historiographique des mouvements sociaux, qui depuis des siècles font évoluer certaines choses sur la planète, on retrouve des lesbiennes en première place. Je pense que cela est dû au fait qu’être lesbienne, c’est quelque chose de très politique. C’est comprendre que vivre dans ce monde, c’est vivre sous le joug des hommes, du patriarcat. Et pour parvenir à élaborer des luttes, quelles qu’elles soient, il est nécessaire de se libérer du regard des hommes, de vivre de manière détachée d’eux. C’est donc vivre sans leur regard sur le monde et sans leurs œuvres – en privilégiant celles produites par des femmes. Et cela se prolonge dans la vie intime : il s’agit de se passer de leur regard désirant, de ne pas rentrer dans des rapports de séduction. Ce qui, je pense, nous fournit énormément de repos, libère beaucoup d’énergie psychique et de disponibilité d’esprit. Ce n’est pas une question d’individualité, c’est un système qui fait que les rapports femmes-​hommes sont très épuisants. »

Une vision partagée par Pauline, 25 ans, qui se définit dorénavant comme bisexuelle. Militante féministe, elle reçoit d’innombrables témoignages de violences commises par des hommes sur les femmes, ce qui déclenche en elle « une haine du genre masculin ». Aujourd’hui, elle n’a de relations intimes qu’avec des femmes et explique que cela est bien plus épanouissant. Malgré tout, il lui arrive de ressentir parfois du désir pour les hommes. « C’est avec des femmes que je me sens le mieux. Pourtant, je suis toujours attirée par les deux [genres]. Mais si je ressors ou que je recouche avec un mec, j’ai l’impression que ce serait une défaite. Ce serait une trahison pour mes sœurs et pour toutes les femmes tuées par des hommes si je laisse un homme rentrer dans ma vie, dans mon cœur, dans mon lit… Le désir que je ressens pour les hommes me met en colère. C’est un peu comme si j’essayais de renier la personne en moi qui est attirée par les hommes. » Pourtant plus vraiment intéressée par les hommes, certains fantasmes persistent donc en elle…

Celles qui ne peuvent choisir

Pour d’autres, ne plus vouloir d’une relation hétérosexuelle ne suffit pas forcément pour ne plus vouloir des hommes… Et ne conduit pas nécessairement à une attirance pour les femmes. Car quelque chose bloque : le désir. Lena, 25 ans et en pleine prise de conscience féministe, est arrivée à un point de non-​retour avec les hommes : « J’ai énormément lu, écouté de nombreux podcasts, cherché des données dans des études scientifiques et écrit. J’ai décidé de rejoindre une ou plusieurs associations. Mon féminisme en est à son point culminant et vraiment… je n’en peux plus des hommes. » Mais là où certaines font le chemin vers les femmes, Lena se retrouve face à une impossibilité, due à une absence de désir pour elles. « J’ai déjà essayé de sortir et de coucher avec une fille et, vraiment, je n’ai pas de désir pour le corps féminin. Il y a un truc qui bloque et bon sang, j’aimerais qu’il se débloque. J’ai peu d’espoir d’arriver à éprouver du désir pour une femme ou de devenir lesbienne, même si j’ai l’impression que ça m’aiderait. »  

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

Pauline, 26 ans, est-​elle aussi fatiguée des hommes après avoir subi du harcèlement, des agressions sexuelles et toute autre forme de sexisme. Elle aimerait que ses désirs soient dirigés ailleurs, mais ce n’est pas si simple… « Quand je fais la liste de tout ce qui peut être problématique dans le comportement des hommes, j’en viens à me demander ce qui peut bien m’attirer chez eux. C’est ce paradoxe d’avoir du désir pour les hommes, ces mêmes hommes qui nous témoignent si peu de respect et d’égard, qui est si dur à vivre et à comprendre. Alors je me projette de manière bien plus sereine dans une relation homosexuelle que dans une relation hétérosexuelle. Mais malheureusement, et jusqu’à preuve du contraire, je suis hétéro. Je regrette le fait de ne pas être homosexuelle. Je regrette en fait surtout de ne pas avoir le choix, de ne pas pouvoir “choisir” par qui je suis attirée. » La seule solution est alors l’abstinence.

C’est d’ailleurs ce que vit Caroline, 38 ans, hétéro, célibataire et abstinente sexuellement depuis presque trois ans : « Je déconstruis depuis des années tous mes réflexes conditionnés par la société patriarcale et force est de constater que je ne supporte plus l’idée d’être en couple avec un homme, ni même de partager mon intimité le temps d’un rapport sexuel avec eux. Mais je ne me sens pas du tout homo, je n’ai jamais été attirée par les femmes, et dans mes fantasmes sexuels, les hommes ont clairement le beau rôle. Du coup… je ne couche plus avec personne ! Et autant vous dire que j’en souffre carrément, et que ce n’est pas un choix d’être abstinente sexuellement ! Mais je ne crois pas au “lesbianisme politique”. L’orientation sexuelle n’est pas un choix. »

Une multiplicité de parcours

Bien évidemment, dans l’immense majorité des cas, les désirs n’ont aucun rapport avec l’engagement féministe. C’est le cas de Yasmine, 25 ans et lesbienne, qui explique que son orientation sexuelle s’est littéralement imposée à elle. « À 11 ans, quand je suis arrivée en 6e, j’ai compris que ma prof d’arts plastiques me plaisait. Pour moi, ça a été de l’ordre de la révélation : le destin a placé cette femme sur mon chemin pour me montrer la voie… J’ai juste ressenti ça et je ne l’ai absolument jamais associé à mes engagements politiques et féministes. » C’est aussi le cas de Céline, 32 ans, qui, en CM2, s’est rendu compte qu’elle ressentait pour les filles ce que ses amies ressentaient pour les garçons. « J’ai toujours su au fond de moi que je n’étais attirée que par les femmes », déclare-​t-​elle. Elle ajoute cependant que son féminisme lui a permis de mieux comprendre son orientation sexuelle, et pense que son désir peut évoluer.

On observe donc une multiplicité de parcours. L’orientation sexuelle peut-​elle, dans certains cas, être influencée par le politique ? Ou le désir est-​il naturel, et inaltérable ? Plusieurs réalités, plusieurs vécus, plusieurs chemins personnels existent. Plus encore, il semble contreproductif d’en faire un sujet de débat. Alice Coffin nous invite d’ailleurs à dépasser cette mise en concurrence : « Je pense que c’est un débat qui, aujourd’hui, est moins pertinent et important qu’il n’a pu l’être, déclare-​t-​elle. Avoir si peur de parler de choix de l’orientation sexuelle parce que ces arguments ont été utilisés par d’autres – les mouvements réactionnaires, homophobes, ceux qui prônent les thérapies de conversion… –, nous empêche de penser à d’autres possibilités, en nous laissant enfermer par des grilles de lecture qu’ils ont posées. On comprend très bien pourquoi tout un mouvement de libération de lesbiennes et de gays a dû se construire dans cette opposition à la question du choix. Mais cela n’empêche pas qu’on puisse s’en émanciper aujourd’hui, parce que, en contexte français en tout cas, on n’en est plus là. Et on peut raconter autre chose qui est vrai : tout ça est quand même très construit. »

Delphine Gardey, historienne, sociologue, et codirectrice de l’ouvrage Les Sciences du désir. La sexualité féminine de la psychanalyse aux neurosciences, ajoute : « Il est important de reconnaître que [pour certain·es] il n’y a pas de choix dans ce qui advient en termes de vie sexuelle… Mais ça peut être aussi très problématique de parler de “nature” [concernant l’orientation sexuelle], car cela empêche toute possibilité de capacité d’agir, de choix de l’individu… On sait qu’il y a de nombreuses personnes qui expérimentent au cours de leur vie des parcours et des itinéraires beaucoup plus complexes. Donc on ne va pas pouvoir trancher entre la question de la nature et de la société. Ça fait à peu près deux cents ans que tout le monde s’interroge là-​dessus », remarque-​t-​elle. Elle ajoute que la diversification des parcours et les questionnements que rencontrent ces femmes qui sortent de l’hétérosexualité sont quelque chose d’assez nouveau. « Il y a quarante ou cinquante ans, les marges de manœuvre étaient bien moindres pour les individus. Maintenant, on observe une atomisation infinie de la façon dont on se perçoit, de ce qu’on peut être et ce qu’on va pouvoir devenir. » Et comment expliquer cette évolution ? « Cela est rendu possible par les transformations profondes de l’ordre sexuel et social », explique Delphine Gardey. Parmi les causes, elle évoque la société consumériste qui provoque l’individualisation, mais aussi les avancées sociales que l’on doit aux militant·es. « Depuis les vingt-​cinq dernières années, c’est monumental ce qui a été acquis en termes de droits, au prix de longues luttes, pour les personnes LGBT. Il y a aujourd’hui l’accès à une sorte de personnalité sociale et juridique et une place dans la citoyenneté. » Et on s’en réjouit. 

1. Il est question dans cet article des hommes cisgenres et hétérosexuels.

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