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Le fémi­nisme peut-​il nous faire sor­tir de l’hétérosexualité ?

Féministes et hété­ros ? Pour cer­taines, c’est deve­nu dif­fi­cile à conci­lier… À tel point que leur vie sexuelle et amou­reuse a évo­lué. Plus ou moins sor­ties de l’hétérosexualité, plu­sieurs femmes nous expliquent le lien qui existe pour elles entre orien­ta­tion sexuelle et conscience fémi­niste.

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

En elles est né un sen­ti­ment de ras-​le-​bol, voire de colère envers la gent mas­cu­line. Pour d’autres, c’est une cer­taine las­si­tude qui s’est ins­tal­lée… Féministes et en rela­tion avec des hommes1, ces femmes en ont eu marre. Marre du sché­ma hété­ro, marre d’accumuler les mau­vaises expé­riences. On leur répète pour­tant que les hommes « ne sont pas tous pareils », le fameux argu­ment du « not all men ». Et elles ont essayé, durant des années, d’aménager l’hétérosexualité de l’intérieur, en ten­tant de chan­ger cer­taines dyna­miques avec leur par­te­naire… Mais pre­nant conscience qu’elles sont vic­times d’un sys­tème patriar­cal qui les oppresse, et dont le régime de l’hétérosexualité fait par­tie, cer­taines se sont même ques­tion­nées sur leur vie intime : pour­quoi ne pas se détour­ner des hommes ? Et pour­quoi ne pas com­men­cer à fré­quen­ter des femmes ? On leur a alors deman­dé de nous racon­ter où les a menées ce che­mi­ne­ment intel­lec­tuel, et quelle était la place de leur désir dans tout ça. Si pour cer­taines, il suit l’engagement fémi­niste, au point de modi­fier l’orientation sexuelle, il est un frein inébran­lable pour d’autres.

S’intéresser à ces femmes ne revient pas à dire que l’homosexualité est un choix, ni à invi­si­bi­li­ser le vécu et le res­sen­ti d’autres per­sonnes. L’intérêt est de faire connaître la réa­li­té d’une par­tie de la popu­la­tion (nous avons reçu plu­sieurs dizaines de réponses à la suite de notre appel à témoins), ain­si que ses ques­tion­ne­ments. Parce que les vécus sont tous dif­fé­rents, on vous pré­sente une mul­ti­tude de che­mins et d’identités, sans juge­ment.

Se décons­truire, ouvrir la porte à un autre désir 

« Mes lec­tures sur le patriar­cat (Despentes, Chollet…), l’écoute de pod­casts et les réseaux sociaux n’ont pas seule­ment étayé mes connais­sances, elles ont ali­men­té mon sen­ti­ment que les hommes cis étaient sou­vent oppres­sants… Beaucoup de com­por­te­ments que j’avais inté­grés me sau­taient alors aux yeux comme anor­maux et deve­naient pour moi des com­po­santes d’un sys­tème à abattre », raconte Esther, 32 ans. Hétérosexuelle, elle a de plus en plus de mal à sup­por­ter les hommes. « Mon enga­ge­ment fémi­niste a mis en lumière une forme de rejet des hommes, confi­nant à la misan­drie, et j’étais sou­vent déso­lée de “pac­ti­ser” avec l’ennemi. Récemment sépa­rée de mon copain, la pers­pec­tive de devoir faire le tri et de me confron­ter à nou­veau à cette mas­cu­li­ni­té toxique me rebu­tait », poursuit-​elle. Elle com­mence alors à consi­dé­rer une autre alter­na­tive : se tour­ner vers les femmes. « J’observais avec beau­coup d’envie les rela­tions les­biennes autour de moi, que je trou­vais plus libres et res­pec­tueuses. Je ne sais pas si c’est une forme de tro­pisme pour quelque chose que j’idéalise parce que je ne trouve pas mon compte avec les hommes, ou si c’est un désir que je ne veux pas voir. […] Mais aujourd’hui, j’entrevois la pos­si­bi­li­té d’explorer une his­toire d’amour avec une femme, non pas par volon­té propre, mais parce que je me l’autorise, ou du moins je ne me l’interdis pas. Mon héri­tage cultu­rel, reli­gieux, fami­lial ne m’a jamais auto­ri­sée à explo­rer ce désir. » Et Esther n’est pas la seule à se plon­ger dans cette réflexion.

Émilie, 45 ans, hété­ro et fémi­niste, envi­sage aus­si cette pos­si­bi­li­té après un ras-​le-​bol des hommes. « Je me suis dit que ce serait peut-​être plus facile avec une femme. Je pense qu’on n’est pas fon­da­men­ta­le­ment hété­ro ou homo, et qu’on peut tom­ber amou­reux de n’importe qui. Le reste n’est que construc­tion de la socié­té. Je ne me sens pas spé­cia­le­ment atti­rée par les femmes sexuel­le­ment, mais humai­ne­ment, je trouve qu’il est beau­coup plus facile de se com­prendre entre femmes. Et cette com­pré­hen­sion est pour moi tout à fait essen­tielle dans un couple. Je ne sais pas où cela me mène­ra, mais j’ai envie de faire une pause avec les hommes, et à l’avenir mon “champ des pos­sibles” sera plus large que ce qu’il était jusqu’à pré­sent. »

Marie, 23 ans, et jusqu’à pré­sent hété­ro, remet aus­si en ques­tion le sys­tème hété­ro­cen­tré et hété­ro­nor­mé. « Pourquoi tout faire pour amé­na­ger l’hétérosexualité, avoir la patience d’éduquer ses par­te­naires, revoir fina­le­ment ses exi­gences à la baisse, ten­ter de sub­ver­tir le sys­tème de l’intérieur, alors que le les­bia­nisme me tend poten­tiel­le­ment les bras ? » s’exclame-t-elle. En pleine réflexion fémi­niste, elle en vient à consi­dé­rer le désir comme une construc­tion sociale. « J’ai été éle­vée en tant que petite fille, puis femme hété­ro. Comment ne pas voir que mon désir pour les hommes est la consé­quence directe du sys­tème patriar­cal dans lequel j’ai évo­lué ? » Elle envi­sage alors de fré­quen­ter des femmes, mais avoue que ce n’est pas si facile : « Les bar­rières internes sont encore très pré­sentes et puis­santes : faire le deuil de l’hétérosexualité, oser se pré­sen­ter dans des com­mu­nau­tés de les­biennes avec mes hési­ta­tions et mes doutes – que ces femmes ont sans doute depuis déjà long­temps dépas­sés –, oser me sen­tir légi­time dans mon désir et affir­mer que pour moi, il est construc­tion… Ce n’est pas facile. Oui, je désire des hommes phy­si­que­ment, mais ce n’était pas le cas avant le début de ma sexua­li­té. Je dési­rais les récits construits autour, les contes de fées, mais pas les corps des hommes à pro­pre­ment par­ler. »

Une lutte his­to­rique

Ces ques­tion­ne­ments ne sont pas nou­veaux. Depuis les années 1970, de nom­breuses mili­tantes et autrices – très sou­vent les­biennes – se battent pour faire recon­naître l’hétérosexualité comme une construc­tion sociale vec­trice de vio­lences. On peut citer Adrienne Rich qui, dans La Contrainte à l’hétérosexualité et l’existence les­bienne (1980), com­bat la mar­gi­na­li­sa­tion du les­bia­nisme et montre que l’hétérosexualité n’est pas une « évi­dence » : elle a été éri­gée comme une norme. Plus encore, l’hétérosexualité peut être vue comme un sys­tème poli­tique, une ins­ti­tu­tion. C’est ce que Monique Wittig explique en reje­tant une sorte de « natu­ra­li­té » de l’hétérosexualité. Dans La Pensée straight (1992) notam­ment, elle démontre que les caté­go­ries binaires « homme » et « femme » ont été construites, se voyant assi­gnées des rôles sociaux… Les femmes étant les per­dantes dans ce sys­tème capi­ta­liste. La pen­sée queer de Judith Butler, qu’elle déve­loppe dans Trouble dans le genre (1990), va encore plus loin dans la cri­tique de l’hétéronormativité. Elle inter­roge en pro­fon­deur les notions de sexe et de genre et refuse la pen­sée binaire. Dans cette mou­vance, un fes­ti­val nom­mé Sortir de l’hétérosexualité était orga­ni­sé l’année der­nière à Paris. Parmi les organisateur·trices, on compte l’activiste Juliet Drouar, qui pointe la néces­si­té de recon­naître que le sys­tème hété­ro­sexuel et cis­genre est un régime poli­tique, qui per­met le sexisme. C’est avant tout une forme d’organisation sociale. « Tout le monde est concer­né par l’hétérosexualité. Même les les­biennes, les bis, les gays… Dans cette socié­té capi­ta­liste, il y a un sys­tème de pro­duc­tion basé sur le tra­vail gra­tuit, en exploi­tant les per­sonnes mino­ri­sées de par leur sexe, leur race, leur classe, etc. Cela amène aus­si à une orga­ni­sa­tion en binôme [le couple femme-​homme, ndlr], qui per­met de ne pas payer les femmes. Elles tra­vaillent gra­tui­te­ment. […] C’est défla­grant de vio­lence d’assigner chaque femme avec chaque homme. On devrait se rendre compte qu’il y a un pro­blème avec ce type d’organisation-là. » Juliet Drouar pré­cise aus­si que la sor­tie de l’hétérosexualité n’a pas for­cé­ment de rap­port avec notre sexua­li­té et nos dési­rs : « Je pense que l’hétérosexualité, c’est d’abord, avant d’être une orien­ta­tion sexuelle, un type d’habitation et d’encouplage. Il y a plein de manières de déjouer le sys­tème poli­tique de l’hétérosexualité, qui ne se situe pré­ci­sé­ment pas à l’endroit de cou­cher avec la per­sonne de notre choix. » Si iel explique que la sor­tie de l’hétérosexualité « n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle », cer­taines voient tout de même la solu­tion dans une sépa­ra­tion totale des hommes cis­genres.

Hier avec des hommes, aujourd’hui avec des femmes

Certaines ont sau­té le pas. Alors qu’elles avaient com­men­cé leur vie sen­ti­men­tale et sexuelle en fré­quen­tant des hommes, cette fameuse décons­truc­tion les a réel­le­ment fait arrê­ter les rela­tions hété­ro­sexuelles. C’est le cas de Lucy, 30 ans, qui s’est long­temps consi­dé­rée comme hété­ro­sexuelle, par res­pect des car­cans socié­taux. Mais son enga­ge­ment fémi­niste, son tra­vail sur elle-​même et ses expé­riences l’ont fait évo­luer. « Maintenant, je me consi­dère pan­sexuelle. Si je tombe amou­reuse, je tombe amou­reuse d’un être humain avant tout, et non d’un genre. » Mais si le champ des pos­sibles est ouvert, la ques­tion du choix entre en jeu. « Aujourd’hui, je pri­vi­lé­gie des rela­tions homo­sexuelles (femme-​femme), car le fonc­tion­ne­ment “mas­cu­lin” hété­ro­nor­mé ne me convient plus dans une rela­tion, qu’elle soit sexuelle ou amou­reuse. Si je vais davan­tage vers des femmes, c’est tout sim­ple­ment parce que sou­vent, elles par­tagent la même vision du monde que moi, qu’elles vivent les mêmes choses que moi. Pour moi, c’est donc à la fois natu­rel, mais aus­si un choix que de ces­ser d’aller vers des fonc­tion­ne­ments mas­cu­lins hété­ro­nor­més. »

Flo, 27 ans, a elle aus­si connu une évo­lu­tion dans son orien­ta­tion sexuelle. Elle est d’abord sor­tie avec des hommes, avant de com­prendre qu’elle était bisexuelle. Mais depuis cinq ans, elle milite dans des groupes fémi­nistes radi­caux et sa pen­sée a encore évo­lué : « Je consi­dère main­te­nant l’hétérosexualité et l’hétéronormativité comme des sys­tèmes très oppres­sifs et incom­pa­tibles avec mes convic­tions fémi­nistes. […] Depuis ces cinq ans, je ne suis sor­tie qu’avec des femmes et je suis main­te­nant en rela­tion avec une femme les­bienne depuis plus de trois ans. Dans le futur, je ne me vois plus du tout être en couple avec un homme cis et main­te­nant, je dois dire que mon attrac­tion envers eux a atteint le zéro poin­té. Je pense sin­cè­re­ment que plus je me décons­truis, moins les hommes cis m’attirent et cela joue même phy­si­que­ment. »

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

Hélène, 41 ans, a elle aus­si chan­gé de vie : « J’ai été hété­ro pen­dant vingt-​cinq ans, explique-​t-​elle. Aujourd’hui, je me reven­dique les­bienne poli­tique, et je pense qu’en réa­li­té “les­bienne” est une caté­go­rie poli­tique davan­tage que sexuelle. Philosophiquement par­lant, le désir n’a rien de natu­rel, c’est une construc­tion comme une autre. En ce qui me concerne, c’est mon fémi­nisme qui a fait de moi une les­bienne. […] J’ai plon­gé dans un monde de femmes et je ne vou­drais pas retour­ner en arrière. Chaque jour, je me féli­cite d’avoir eu le cran de quit­ter la norme oppres­sive qui régen­tait ma vie. Chaque jour, je me réjouis d’être entou­rée de femmes bien­veillantes et décons­truites ou en décons­truc­tion. »

Le terme de « les­bia­nisme poli­tique » qu’emploie Hélène prend racine dans un concept épo­nyme déve­lop­pé à par­tir des années 1960–1970 par les fémi­nistes de la deuxième vague. C’est Monique Wittig (tou­jours elle !) qui le fait connaître en France. Considérant que l’hétérosexualité est au fon­de­ment de la socié­té patriar­cale, elle explique que les les­biennes peuvent échap­per à ce sys­tème de domi­na­tion. Elles se sous­traient en effet à la caté­go­rie binaire et hété­ro­sexuelle « femme » ou « homme », et, en ce sens, Wittig déclare que « les les­biennes ne sont pas des femmes ». Alice Coffin, jour­na­liste et mili­tante au sein de l’Association des jour­na­listes les­biennes, gays, bi·e·s, trans et inter­sexes (AJL), de la Conférence euro­péenne les­bienne et du col­lec­tif fémi­niste La Barbe, abonde dans ce sens : « Pour reprendre la phrase célèbre et puis­sante de Monique Wittig, je pense qu’on peut y ajou­ter que les les­biennes ne sont pas des homo­sexuelles. Il y a une spé­ci­fi­ci­té dans le fait de s’identifier, de se reven­di­quer les­bienne », explique-​t-​elle. « Ce qui m’aide à pen­ser cela, c’est l’usage du concept de “génie les­bien” – qui est le titre de mon livre : quand on fait une étude his­to­rio­gra­phique des mou­ve­ments sociaux, qui depuis des siècles font évo­luer cer­taines choses sur la pla­nète, on retrouve des les­biennes en pre­mière place. Je pense que cela est dû au fait qu’être les­bienne, c’est quelque chose de très poli­tique. C’est com­prendre que vivre dans ce monde, c’est vivre sous le joug des hommes, du patriar­cat. Et pour par­ve­nir à éla­bo­rer des luttes, quelles qu’elles soient, il est néces­saire de se libé­rer du regard des hommes, de vivre de manière déta­chée d’eux. C’est donc vivre sans leur regard sur le monde et sans leurs œuvres – en pri­vi­lé­giant celles pro­duites par des femmes. Et cela se pro­longe dans la vie intime : il s’agit de se pas­ser de leur regard dési­rant, de ne pas ren­trer dans des rap­ports de séduc­tion. Ce qui, je pense, nous four­nit énor­mé­ment de repos, libère beau­coup d’énergie psy­chique et de dis­po­ni­bi­li­té d’esprit. Ce n’est pas une ques­tion d’individualité, c’est un sys­tème qui fait que les rap­ports femmes-​hommes sont très épui­sants. »

Une vision par­ta­gée par Pauline, 25 ans, qui se défi­nit doré­na­vant comme bisexuelle. Militante fémi­niste, elle reçoit d’innombrables témoi­gnages de vio­lences com­mises par des hommes sur les femmes, ce qui déclenche en elle « une haine du genre mas­cu­lin ». Aujourd’hui, elle n’a de rela­tions intimes qu’avec des femmes et explique que cela est bien plus épa­nouis­sant. Malgré tout, il lui arrive de res­sen­tir par­fois du désir pour les hommes. « C’est avec des femmes que je me sens le mieux. Pourtant, je suis tou­jours atti­rée par les deux [genres]. Mais si je res­sors ou que je recouche avec un mec, j’ai l’impression que ce serait une défaite. Ce serait une tra­hi­son pour mes sœurs et pour toutes les femmes tuées par des hommes si je laisse un homme ren­trer dans ma vie, dans mon cœur, dans mon lit… Le désir que je res­sens pour les hommes me met en colère. C’est un peu comme si j’essayais de renier la per­sonne en moi qui est atti­rée par les hommes. » Pourtant plus vrai­ment inté­res­sée par les hommes, cer­tains fan­tasmes per­sistent donc en elle…

Celles qui ne peuvent choi­sir

Pour d’autres, ne plus vou­loir d’une rela­tion hété­ro­sexuelle ne suf­fit pas for­cé­ment pour ne plus vou­loir des hommes… Et ne conduit pas néces­sai­re­ment à une atti­rance pour les femmes. Car quelque chose bloque : le désir. Lena, 25 ans et en pleine prise de conscience fémi­niste, est arri­vée à un point de non-​retour avec les hommes : « J’ai énor­mé­ment lu, écou­té de nom­breux pod­casts, cher­ché des don­nées dans des études scien­ti­fiques et écrit. J’ai déci­dé de rejoindre une ou plu­sieurs asso­cia­tions. Mon fémi­nisme en est à son point culmi­nant et vrai­ment… je n’en peux plus des hommes. » Mais là où cer­taines font le che­min vers les femmes, Lena se retrouve face à une impos­si­bi­li­té, due à une absence de désir pour elles. « J’ai déjà essayé de sor­tir et de cou­cher avec une fille et, vrai­ment, je n’ai pas de désir pour le corps fémi­nin. Il y a un truc qui bloque et bon sang, j’aimerais qu’il se débloque. J’ai peu d’espoir d’arriver à éprou­ver du désir pour une femme ou de deve­nir les­bienne, même si j’ai l’impression que ça m’aiderait. »  

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© Lokz Phoenix pour Causette.fr

Pauline, 26 ans, est-​elle aus­si fati­guée des hommes après avoir subi du har­cè­le­ment, des agres­sions sexuelles et toute autre forme de sexisme. Elle aime­rait que ses dési­rs soient diri­gés ailleurs, mais ce n’est pas si simple… « Quand je fais la liste de tout ce qui peut être pro­blé­ma­tique dans le com­por­te­ment des hommes, j’en viens à me deman­der ce qui peut bien m’attirer chez eux. C’est ce para­doxe d’avoir du désir pour les hommes, ces mêmes hommes qui nous témoignent si peu de res­pect et d’égard, qui est si dur à vivre et à com­prendre. Alors je me pro­jette de manière bien plus sereine dans une rela­tion homo­sexuelle que dans une rela­tion hété­ro­sexuelle. Mais mal­heu­reu­se­ment, et jusqu’à preuve du contraire, je suis hété­ro. Je regrette le fait de ne pas être homo­sexuelle. Je regrette en fait sur­tout de ne pas avoir le choix, de ne pas pou­voir “choi­sir” par qui je suis atti­rée. » La seule solu­tion est alors l’abstinence.

C’est d’ailleurs ce que vit Caroline, 38 ans, hété­ro, céli­ba­taire et abs­ti­nente sexuel­le­ment depuis presque trois ans : « Je décons­truis depuis des années tous mes réflexes condi­tion­nés par la socié­té patriar­cale et force est de consta­ter que je ne sup­porte plus l’idée d’être en couple avec un homme, ni même de par­ta­ger mon inti­mi­té le temps d’un rap­port sexuel avec eux. Mais je ne me sens pas du tout homo, je n’ai jamais été atti­rée par les femmes, et dans mes fan­tasmes sexuels, les hommes ont clai­re­ment le beau rôle. Du coup… je ne couche plus avec per­sonne ! Et autant vous dire que j’en souffre car­ré­ment, et que ce n’est pas un choix d’être abs­ti­nente sexuel­le­ment ! Mais je ne crois pas au “les­bia­nisme poli­tique”. L’orientation sexuelle n’est pas un choix. »

Une mul­ti­pli­ci­té de par­cours

Bien évi­dem­ment, dans l’immense majo­ri­té des cas, les dési­rs n’ont aucun rap­port avec l’engagement fémi­niste. C’est le cas de Yasmine, 25 ans et les­bienne, qui explique que son orien­ta­tion sexuelle s’est lit­té­ra­le­ment impo­sée à elle. « À 11 ans, quand je suis arri­vée en 6e, j’ai com­pris que ma prof d’arts plas­tiques me plai­sait. Pour moi, ça a été de l’ordre de la révé­la­tion : le des­tin a pla­cé cette femme sur mon che­min pour me mon­trer la voie… J’ai juste res­sen­ti ça et je ne l’ai abso­lu­ment jamais asso­cié à mes enga­ge­ments poli­tiques et fémi­nistes. » C’est aus­si le cas de Céline, 32 ans, qui, en CM2, s’est ren­du compte qu’elle res­sen­tait pour les filles ce que ses amies res­sen­taient pour les gar­çons. « J’ai tou­jours su au fond de moi que je n’étais atti­rée que par les femmes », déclare-​t-​elle. Elle ajoute cepen­dant que son fémi­nisme lui a per­mis de mieux com­prendre son orien­ta­tion sexuelle, et pense que son désir peut évo­luer.

On observe donc une mul­ti­pli­ci­té de par­cours. L’orientation sexuelle peut-​elle, dans cer­tains cas, être influen­cée par le poli­tique ? Ou le désir est-​il natu­rel, et inal­té­rable ? Plusieurs réa­li­tés, plu­sieurs vécus, plu­sieurs che­mins per­son­nels existent. Plus encore, il semble contre­pro­duc­tif d’en faire un sujet de débat. Alice Coffin nous invite d’ailleurs à dépas­ser cette mise en concur­rence : « Je pense que c’est un débat qui, aujourd’hui, est moins per­ti­nent et impor­tant qu’il n’a pu l’être, déclare-​t-​elle. Avoir si peur de par­ler de choix de l’orientation sexuelle parce que ces argu­ments ont été uti­li­sés par d’autres – les mou­ve­ments réac­tion­naires, homo­phobes, ceux qui prônent les thé­ra­pies de conver­sion… –, nous empêche de pen­ser à d’autres pos­si­bi­li­tés, en nous lais­sant enfer­mer par des grilles de lec­ture qu’ils ont posées. On com­prend très bien pour­quoi tout un mou­ve­ment de libé­ra­tion de les­biennes et de gays a dû se construire dans cette oppo­si­tion à la ques­tion du choix. Mais cela n’empêche pas qu’on puisse s’en éman­ci­per aujourd’hui, parce que, en contexte fran­çais en tout cas, on n’en est plus là. Et on peut racon­ter autre chose qui est vrai : tout ça est quand même très construit. »

Delphine Gardey, his­to­rienne, socio­logue, et codi­rec­trice de l’ouvrage Les Sciences du désir. La sexua­li­té fémi­nine de la psy­cha­na­lyse aux neu­ros­ciences, ajoute : « Il est impor­tant de recon­naître que [pour certain·es] il n’y a pas de choix dans ce qui advient en termes de vie sexuelle… Mais ça peut être aus­si très pro­blé­ma­tique de par­ler de “nature” [concer­nant l’orientation sexuelle], car cela empêche toute pos­si­bi­li­té de capa­ci­té d’agir, de choix de l’individu… On sait qu’il y a de nom­breuses per­sonnes qui expé­ri­mentent au cours de leur vie des par­cours et des iti­né­raires beau­coup plus com­plexes. Donc on ne va pas pou­voir tran­cher entre la ques­tion de la nature et de la socié­té. Ça fait à peu près deux cents ans que tout le monde s’interroge là-​dessus », remarque-​t-​elle. Elle ajoute que la diver­si­fi­ca­tion des par­cours et les ques­tion­ne­ments que ren­contrent ces femmes qui sortent de l’hétérosexualité sont quelque chose d’assez nou­veau. « Il y a qua­rante ou cin­quante ans, les marges de manœuvre étaient bien moindres pour les indi­vi­dus. Maintenant, on observe une ato­mi­sa­tion infi­nie de la façon dont on se per­çoit, de ce qu’on peut être et ce qu’on va pou­voir deve­nir. » Et com­ment expli­quer cette évo­lu­tion ? « Cela est ren­du pos­sible par les trans­for­ma­tions pro­fondes de l’ordre sexuel et social », explique Delphine Gardey. Parmi les causes, elle évoque la socié­té consu­mé­riste qui pro­voque l’individualisation, mais aus­si les avan­cées sociales que l’on doit aux militant·es. « Depuis les vingt-​cinq der­nières années, c’est monu­men­tal ce qui a été acquis en termes de droits, au prix de longues luttes, pour les per­sonnes LGBT. Il y a aujourd’hui l’accès à une sorte de per­son­na­li­té sociale et juri­dique et une place dans la citoyen­ne­té. » Et on s’en réjouit. 

1. Il est ques­tion dans cet article des hommes cis­genres et hété­ro­sexuels.

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