Témoignage : se reconstruire après une fausse couche

Coline est assistante sociale. La jeune femme de 32 ans vit avec Teddy à Lille. Le couple a un petit garçon de 4 ans, prénommé Octave. Il voulait un deuxième enfant mais les choses ont viré au cauchemar. Coline a été enceinte pendant quatre mois, puis… plus rien. Elle a fait une fausse couche en décembre 2018. Elle témoigne pour dire ce qu’on ne dit pas, cet événement tragique toujours tabou, et qu’on ne devrait pas vivre. Comme l’écrit si justement Coline, « il n’y a rien de faux » dans la fausse couche.


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© DR

« Le vendredi 28 décembre 2018, j’ai accouché d’un petit garçon, mort né, après 16 semaines de grossesse. Depuis ce jour, je traverse des moments contradictoires, ambivalents et surtout douloureux. J’ai pensé mourir avec lui tellement, cela a été difficile et tellement je me sens vide. J’ai le sentiment d’avoir trahi mon enfant à naître en ne prenant pas assez soin de nous.

Petit à petit, j’ai eu besoin d’écrire. Écrire pour exorciser la douleur peut-​être, mais aussi pour ne pas oublier. Mon récit commence la veille de cette terrible épreuve.

Le jeudi 27 décembre après-​midi, j’ai eu des contractions. Je ne savais pas ce que c’était, je dis contractions aujourd’hui avec le recul. Sur le moment, j’avais juste mal et peur. Je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas allés à l’hôpital à ce moment-​là. On a laissé la crise passer. Rien. J’avais tellement mal que j’ai fini par demander à Teddy d’appeler les pompiers à 2 heures du matin. Il a fallu les convaincre de nous emmener. J’ai gerbé mes tripes devant eux sans grand effet. Je répétais : “ j’ai mal, j’ai mal”. Ils ont cédé. 

A l’hôpital, ça ne s’est pas vraiment arrangé. J’avais l’impression que l’interne qui s’occupait de moi était perdu. Teddy m’avait rejointe, il avait pu faire garder Octave par sa mère. Il se sentait impuissant. Moi aussi. On m’a donné du Spasfon : j’avais franchement envie de rire. Puis du Doliprane : toujours une sacrée envie de me marrer. J’avais mal à en crever… On a attendu un certain temps, sans trop savoir ce qui nous arrivait. On a effectué une échographie, la dernière d’une longue série.

L’interne nous a dit que le bébé allait bien. Et c’était vrai. On l’a vu, tranquille, dans mon ventre. Saloperie de progrès d’imagerie médicale. Qui nous a montré notre bébé tellement de fois. Etant donné que j’avais des pertes de sang au bout d’un mois et demi de grossesse, j’en ai fait des échographies. On a eu le temps de se projeter. On l’a surnommé Numérobis. Merci Alain Chabat.

La fausse couche

Aux urgences, le 28 décembre, à 6 heures du matin, une sage-​femme nous a dit qu’on risquait la fausse couche : « Votre col est bien fermé, mais d’expérience, je pense à une fausse couche. » C’est la seule personne qui nous l’a dit. On l’a écoutée sans l’entendre. En tout cas, je n’ai jamais envisagé une fausse couche.

Jusqu’à 15h30, j’ai hurlé de douleur. Je me suis mordue, arraché les cheveux. J’ai vomi. Et j’ai tellement pleuré. J’ai dit à Teddy que j’allais me taper la tête dans le mur. Ce n’était pas une parole en l’air. Il a alors supplié l’équipe soignante : « Excusez-​moi, mais ma compagne s’automutile. Vous pouvez faire quelque chose ? »

J’ai fini par avoir de la morphine, au bout de 12 heures. Trop sympa… Je crois que vers 15h, je n’avais plus de contractions. A ce moment-​là, on a cru, Teddy et moi, que le pire était passé. J’ai proposé à Teddy de rentrer se reposer, « moi, ça va aller. »

Effectivement, j’allais mieux, car je n’avais plus mal. Je me suis même levée seule pour aller aux toilettes. Lorsque je me suis assise pour uriner, j’ai senti que le bébé sortait. J’ai contracté pour l’en empêcher mais c’était trop tard. J’ai regardé entre mes jambes et j’ai vu son pied. Son pied, putain ! J’ai hurlé, j’ai pleuré. Impossible de mettre la main sur le putain de bouton d’urgence.

Alors, je serrais toujours. C’était d’une telle violence. Mais je ne pouvais plus le retenir, il fallait qu’il sorte. Je l’ai laissé tomber dans les toilettes, littéralement comme une merde. Je n’ai pas pu le prendre ni le regarder. Impossible. Je n’étais plus que cris. On redevient vraiment des animaux à ces moments-​là.

J’ai ouvert la porte de ma chambre en hurlant. J’ai enfin réussi à appuyer sur le bouton d’urgence de mon lit. J’ai expliqué aux sages-​femmes que mon enfant était dans les toilettes. L’une d’elle est allée le chercher.

Moi, j’étais sous le choc. J’ai écrit un SMS à Teddy. Je lui ai dit que j’étais désolée. Pour mon bébé, pour Teddy, pour Octave et pour moi.

C’était un petit garçon

Comme la vie est bien faite. Après une fausse couche, on vous descend en salle d’accouchement. Là où j’ai accouché de mon premier enfant et là où, au même moment, d’autres couples deviennent des familles.

J’ai encore subi une échographie. J’ai vu que mon ventre était vide. C’est très choquant.

Les sages-​femmes ou infirmières présentes ont été très gentilles, et me disaient « vous êtes très courageuse. » C’est con mais c’était important de l’entendre à ce moment.

J’ai échappé au curetage car Numérobis avait fait les choses correctement. Ce gamin avait vraiment l’air cool. Aux échographies, il a toujours eu l’air peinard : à essayer d’attraper la manette de l’écho ou les mains posées derrière la tête comme un pacha.

Une pédiatre est venue me voir pour me dire qu’elle avait ausculté mon bébé, qu’il allait bien, et qu’il n’y avait rien d’anormal à l’examen. Ça, c’est dur aussi. Tu viens à peine de donner naissance à un bébé en bonne santé mais non viable et on te dit qu’il allait bien. Ça fout sacrément le bordel.

Teddy est arrivé. On a pleuré. On est resté un moment en salle de travail. Il a décidé d’aller voir le bébé. Moi, j’ai refusé. Il voulait aller lui dire au revoir pour nous : « Il a été notre bébé pendant quatre mois. Il a existé dans nos cœurs et nos projets, il faut que je le fasse pour nous. » J’étais inquiète pour lui, mais il y est allé. Je pense qu’il a pleuré devant notre enfant.

Pendant ce temps, une sage-​femme est venue me voir. Sans le savoir, elle m’a appris que j’attendais un petit garçon. Ça m’a blessée.

Teddy est revenu. Il a dit que le bébé avait le petit nez d’Octave, qu’il était tout rouge mais bien formé.

J’ai aussitôt regretté de ne pas être allée voir Numérobis. La psychologue que j’ai vue après m’a dit qu’il fallait que je respecte mon choix de l’instant, que j’étais trop choquée, que c’était au-​dessus de mes forces à ce moment-​là. Je crois que c’est vrai. Il n’empêche que je regrette de ne pas lui avoir dit au revoir, moi aussi.

Je suis restée collée à Teddy jusqu’à son départ. Bizarrement, cette nuit-​là, j’ai bien dormi à l’hôpital. Bien sûr, à chaque éveil, j’ai pleuré mais je me sentais reposée au réveil. Cette ambivalence-​là est compliquée. Parfois, j’aurais voulu avoir des complications, que mon état physique soit grave lui aussi, contrairement à ma détresse invisible.

La détresse de Teddy, elle, est peu visible. Il veut être le roc sur lequel je m’appuie. Je lui suis très reconnaissante. Et en même temps, j’ai peur pour lui et pour nous. Pour lui, parce que je ne veux pas qu’il garde tout en lui, et pour nous parce que je suis tellement vulnérable, laide et absente. Et j’ignore combien de temps ça va durer.

Tous responsables, moi la première

Je suis sortie de l’hôpital le lendemain. Octave était chez la mère de Teddy, ce dernier est venu me chercher. On est donc rentrés tous les deux .

J’étais juste une boule de pleurs qui continuait de se vider de son sang. Aller aux toilettes était horrible car je perdais des caillots et tout me ramenait à mon bébé. J’ai vraiment pleuré pendant une semaine de façon incontrôlable. Le mot incontrôlable résume parfaitement la situation, tout était hors de contrôle, mon corps, mes nerfs, ma vie.

Je ne voulais voir personne et j’étais incapable de tenir une conversation. Absolument tout me renvoyait à la fausse couche. Nous n’avons regardé que Harry Potter pendant quatre jours. Ces histoires de sorciers et de moldus m’ont permis de ne pas penser, et c’était bien là l’essentiel.

Teddy avait annoncé à nos familles que nous avions perdu le bébé. C’était dur. Je ne pouvais pas leur parler. J’avais trop de peine. Pour les autres, on s’en est chargé au fur et à mesure. J’ai commencé à l’annoncer par texto au bout d’une semaine. J’étais tellement incapable d’en parler qu’il m’a fallu ce sas.

Puis, il y a toujours ces conneries de bienséance. Entre un « Joyeux Noël ! » et une « Bonne année ! » c’est quand même compliqué de répondre : « Moi, j’ai fait une fausse couche, je suis à deux doigts de la tentative de suicide, mais tous mes vœux, bande de bâtards ! »

Octave est revenu à la maison quatre jours après que j’ai perdu Numérobis. Il a remis plus de vie et de gaieté à la maison mais il m’exaspérait beaucoup.

Je lui en ai voulu à un moment de m’avoir « accaparée » donc « détournée » de ma grossesse et ainsi contribué à la perte du bébé. On pense des choses très dures quand on va mal. J’ai rendu tout le monde responsable de ma fausse couche et moi, la première. Faut bien en vouloir à quelqu’un vu que rien n’a de sens !

J’ai beaucoup engueulé Octave la première semaine. Il ne me laissait pas tranquille, je le trouvais pénible. Je crois finalement qu’il voulait m’occuper. Si j’étais occupée avec lui, je n’étais pas occupée à chialer.

On lui a expliqué, Teddy et moi, qu’il ne serait plus grand frère, que le bébé n’était plus là. On lui a dit notre tristesse. Il a entendu et compris me semble-​t-​il. Il a répondu : « moi, je ne suis pas triste. »

J’ai trouvé ça sain. Comment pourrait-​il être triste pour quelque chose d’aussi abstrait ? En plus, je ne crois pas que j’aurais pu supporter ses pleurs et le consoler. A la place, je l’ai affectueusement traité de sociopathe.

Ce jour-​là, une personne de l’état civil de l’hôpital m’a appelée. Elle voulait savoir si on souhaitait reconnaître notre enfant. Dans le cas d’une fausse couche considérée comme tardive au regard des standards médicaux français, on peut inscrire son bébé mort sur le livret de famille et organiser des funérailles. On ne le souhaitait pas, dans le sens où il n’était pas assez mature pour vivre, il n’a pas existé au sens propre. Il fait partie de notre histoire pour toujours, mais pas de l’histoire de l’administration française. Ça aurait aussi impliqué de lui donner un prénom. Or, pour nous, il était Numérobis, notre deuxième enfant pour lequel nous avions tout le temps de trouver un prénom.

La vie continue tant bien que mal

15 jours après la fausse couche, j’ai essayé de reprendre contact avec le monde réel. Ayant été alitée, je n’étais pas sortie depuis deux mois. C’était une expérience étrange, je me sentais si peu connectée. Je détestais bien sûr les femmes enceintes et les nourrissons. D’ailleurs, les pleurs de nourrissons m’étaient réellement et physiquement insupportables.

Je parlais aux gens en étant au bord des larmes, mais je m’en foutais. J’ai réussi à ne balancer aucun gosse ou femme enceinte dans la Deûle [cette rivière qui prend sa source à Carency, traverse toute la région des Hauts-​de-​France en passant notamment par Lille et Lens, ndlr], ce qui est un sacré exploit.

J’ai repris activement la clope et le champagne, question de principe.

Ma gynéco m’a mise en arrêt 15 jours. J’avais envie de lui dire : « Waouh ! Tout ça !? Putain, j’ai juste accouché mon bébé dans les chiottes, mais ça va aller, merci ! ». Mais, cet arrêt s’est avéré nécessaire, et j’ai demandé à ce qu’il soit prolongé.

Après une fausse couche, on perd toute confiance en soi. J’étais si sûre d’avoir un bébé, de poursuivre notre projet de famille avec des enfants qui n’auraient pas trop d’écart comme on l’imaginait. Mon corps m’a trahie. Il a rejeté le bébé que je portais. Je n’ai rien pu y faire. J’ai subi.

Plus tard, une psychologue est parvenue à me faire entendre que mon corps ne m’avait pas trahie mais sauvée. Je le savais, mais pendant les six mois après la fausse couche, mon intellect et mes émotions n’étaient pas du tout raccord. J’arrivais à prendre du recul sur la perte du bébé, mais je n’arrivais pas à être joyeuse, la tristesse prenait le dessus sur tout.

Si vous connaissez le film d’animation Vice versa, c’est comme si le petit bonhomme de la colère dans mon cerveau passait son temps à dire au bonhomme de la tristesse : « mais t’es complètement con ou quoi ? Il est parti, c’est comme ça ! Arrête de chialer ! »

Je savais que le mécanisme ayant conduit à la fausse couche était inévitable, et même souhaitable au final, puisque, sinon l’infection se serait développée, mais je n’arrivais pas à digérer cette information.

La reprise d’une vie sexuelle est un pas. Un pas difficile en ce qui me concerne. Les contacts physiques ont été éprouvants, car toucher l’autre, c’est se servir de son corps. Un corps qui me dégoûte. Il est laid. J’ai un ventre de femme enceinte, une peau de merde, et je suis grosse.

Me rapprocher de Teddy, c’était devoir me rapprocher de moi, et quand on s’inspire un tel dégoût, c’est pas gagné. Exprimer cette idée du dégoût à son partenaire, c’était pour moi prendre le risque qu’il en convienne.

En plus de la culpabilité que je ressens suite à la perte de mon bébé, j’ai eu la bonne idée d’ajouter une seconde raison de culpabiliser. Je pense souvent que c’est mieux que mon bébé soit mort, car j’aurais été incapable d’élever deux enfants. C’est une pensée horrible qui contribue à se trouver laide.

Entre 15 à 20 % des grossesses se solderaient par une fausse couche. Pour le corps médical, une fausse couche, ce n’est pas grave. C’est, en tout cas, ce que j’ai ressenti. Effectivement, physiquement, on se remet relativement vite. On saigne comme une truie, on se purge, et on n’en parle plus…

Mais la violence psychologique, parlons-​en.

« T’en auras d’autres »

La violence psychologique est partout. Elle est dans les « t’en auras d’autres ! », dans les « rien n’empêche une nouvelle grossesse », dans les « aucun problème avec le fœtus, ce qui vous est arrivé est très rare, ça ira. »

Lorsque j’étais à l’hôpital, pendant mes contractions, une infirmière m’a parlé d’Octave. Elle voulait me faire penser à autre chose, et surtout à du positif. C’était une très mauvaise idée. Beaucoup de gens le font : « Il faut penser à autre chose, se concentrer sur Octave… » Putain ! C’est vraiment très con.

« Ah ok, mon bébé est mort, je ne sais pas pourquoi, je ne le verrais jamais, je n’ai pas été foutue de le tenir dans mes bras, et on me dit de penser à mon merveilleux petit garçon ? Alors que je suis triste aussi pour lui, qui ne sera pas grand frère ? »

On ne peut pas se consoler d’un enfant mort, unique, en se concentrant sur le premier. On est triste, c’est tout. Dévasté à certains moments.

Mon enfant n’a jamais vécu. Je dois faire le deuil d’un enfant qui n’a jamais existé ailleurs que dans mes entrailles et nos cœurs. Octave est là, et bien là. Il est beau, drôle et intelligent. Il était fier de devenir grand frère… Combien de fois j’ai eu les larmes aux yeux en croisant une famille avec deux garçons ?

Un enfant vivant ne permet pas de compenser un enfant mort, et puis c’est tout. J’ai demandé à l’infirmière d’arrêter de m’en parler. Dans ma tête, je hurlais « TA GUEULE !!! » mais je parviens à grogner ça poliment.

Après la fausse couche par contre, je me taisais, lorsqu’on me disait : « Vous avez déjà un petit garçon ! » A quoi bon ? Je n’avais plus de raison de me battre. Chacun pense ce qu’il veut. Personnellement, je les emmerde. Je leur réponds ce qu’ils veulent entendre.

Survivre

J’ai parfois voulu exprimer mon impuissance en me barrant. Tout réinventer pour oublier. Pendant mon arrêt maladie, j’ai lu le livre : Partir de Tina Seskis (éditions Le Cherche Midi, 2015). Cette histoire tragique a beaucoup résonné en moi. Je n’avais pas acheté ce livre par hasard, il reflétait mon état d’esprit, je n’arrivais pas à vivre mon présent. Alors, voir une femme le réaliser dans une fiction a eu pour moi quelque chose de réconfortant.

J’ai lu également Une Fausse couche et après, de Micheline Garel et Hélène Legrand (éditions Albin Michel, 1995). C’est un livre qui me paraît relativement froid mais qui a le mérite de tenter de répondre à chaque cas de figure des fausses couches, si vastes. Il permet de prendre du recul et de s’appuyer sur le ressenti d’autres femmes. Il ne faut pas rester seule après une fausse couche et dépasser le tabou des trois premiers mois. On a le droit d’être malheureuse après la perte d’un bébé à un mois de grossesse. On a même le droit de dire bébé au lieu de fœtus parce qu’on n’est pas médecins, merde.

J’ai dû travailler pour revenir et je travaille pour être là. Numérobis fait encore partie de mon présent même si Teddy a besoin de le mettre plutôt dans le passé. Je ne veux pas ressasser et me complaire dans le malheur mais c’est ma réalité.

Une fois le terme prévu de la grossesse passé, je trouve que mon état s’est amélioré. J’étais finalement allée au bout de cette période, et j’ai survécu. Survivre, c’est parfois le mot. Parce que je me suis sentie « sur » ma vie, à côté, détachée. J’ai souvent dû me ramener par la main, prendre la petite bulle qui flottait au-​dessus de moi, et la ramener vers le réel.

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« J’ai mis tout ce qui concerne Numérobis dans une belle boîte.
Je penserais toujours à lui, alors autant que je sache où il est. » © DR

Trois mois après la fausse couche, on a eu rendez-​vous à l’hôpital pour en connaître la cause. La première hypothèse des médecins était la bonne. J’avais un hématome qui a causé une infection. Du coup, à ce qu’il paraît, comme le corps, cette machine fonctionne bien, bah il a sorti l’infection et le bébé. C’est beau la vie !

Je suis allée à cet entretien surtout parce que à ma sortie d’hospitalisation, les sages-​femmes m’avaient dit que j’aurais lors de ce rendez-​vous le bracelet de naissance de mon enfant et un DVD de photos.

Je les voulais. Teddy et la gynécologue n’étaient pas hyper flex, voire opposés à l’idée que je les prenne.

Moi, je m’en foutais, je les voulais. C’est fou au final, qu’on soit enceinte, ou qu’on ait perdu le bébé, on veut encore décider pour nous.

Je les ai eus. Elle a souhaité m’examiner. J’ai dit non, j’étais venue parler, pas subir.

Je n’ai toujours pas regardé les photos. Peut-​être que je ne les regarderais jamais. J’ai mis tout ce qui concerne Numérobis dans une belle boîte. Je penserais toujours à lui, alors autant que je sache où il est.

La perte d’un bébé change profondément une femme. Je suis à fleur de peau mais je n’en ai pas honte. Je l’assume. Je me sens plus solitaire aussi, et plus songeuse. J’ai beaucoup songé à vivre en autarcie d’ailleurs. Je me fous de plus de trucs qu’avant.

On a essayé autant que possible que Numérobis ne soit pas un sujet tabou. Numérobis, c’est nous, c’est notre famille. On en parle à nos proches.

J’ai bien respecté le principe à la con voulant qu’on annonce sa grossesse après les trois mois « à risque ». J’ai même jugé celles qui l’annonçaient très tôt. Alors qu’au final, une grossesse qu’on annonce tôt, qu’elle aille au terme ou non, c’est pas mieux que nos proches soient au courant ? N’est-ce pas dans ces moments qu’on a besoin du soutien de notre famille, des amis et collègues ?

J’ai pu compter sur les marques de sympathie, et la bienveillance de mes collègues à mon retour. Plusieurs d’entre elles m’ont confié avoir vécu une fausse couche également, on se sent moins seule, et un peu moins moche.

J’ai pleuré souvent. Je pleure encore parfois. Il m’a fallu six bons mois pour ne plus pleurer de façon quotidienne.

J’ai repris le boulot un mois après avoir perdu mon bébé. J’avais encore des saignements. Du 10 novembre 2018 au 28 janvier 2019, j’ai saigné, parfois beaucoup, parfois peu. Avec toujours cette même peur en allant aux toilettes, cette crainte à chaque perte de sang et après la fausse couche, ces pertes de sang, comme une piqûre de rappel.

Se reconstruire

En mai, j’étais tellement triste que j’ai été voir une sage-​femme spécialisée en sophro et sur le travail des émotions après une fausse couche. Je voulais sortir de mon état dépressif. Manque de pot, le premier rendez-​vous a eu lieu dans une maternité. Pour un symbole, on a vu mieux. Ceci dit, cette professionnelle a verbalisé la violence d’une fausse couche, et ça m’a beaucoup aidée.

Elle m’a conseillé également des actions symboliques telles que graver le nom de Numérobis sur un bâton avant de le brûler et de répandre les cendres. Elle m’a proposé d’imaginer accoucher de lui ailleurs que dans les chiottes.

Teddy a été très patient et à l’écoute de mes émotions. J’avais le droit d’aller mal. C’est un droit important.

Six mois après la fausse couche, deux émotions restent. La culpabilité d’une part. J’estime sincèrement que j’aurais pu faire plus attention. Teddy sait tout ça et voit mon mal-​être. Une fausse couche, pour ce qui nous concerne, a sacrément soudé le couple mais ça a aussi sacrément foutu le bordel. Quelle place laisse-​t-​on aux hommes, aux pères en devenir dans cette histoire ? On n’est déjà pas sûr de la place qu’on doit laisser aux femmes…

La violence, d’autre part. Celle d’avoir laissé tomber mon bébé dans les toilettes. J’ai essayé de le retenir comme pour l’empêcher de mourir. Je me suis beaucoup excusée auprès de lui. J’essaie de dépasser l’envie de mourir que j’ai ressentie. Teddy et Octave m’aident beaucoup. J’essaie de m’aider aussi.

Un an après être tombée enceinte pour la deuxième fois, j’ai retrouvé de la confiance en moi, ça c’est cool. J’ai gardé mes kilos de grossesse fictive, ça c’est beaucoup moins cool.

Je gueule moins sur Octave. Je suis pas Maria Montessori non plus, faut pas exagérer, mais je corresponds plus à mon idée de ce qu’est une maman. Enfin, j’ai quelqu’un à mes côtés à qui je peux exprimer mes doutes et mes peurs, mes joies et mes envies, et c’est bien là le principal.

J’ai vu la psychologue quatre à cinq fois. Elle m’a aidée à limiter mes monologues intérieurs. J’ai voulu arrêter car j’avais le sentiment que j’allais la voir uniquement par rapport à la fausse couche.

Je chialais presque à l’idée d’y aller… Je ne sais pas si j’ai eu raison d’arrêter, et j’espère que si j’ai besoin, je m’autoriserais à l’appeler. De toute façon, lorsque je lui ai dit au revoir, j’ai dit que je l’appellerais pour qu’elle fasse la préface de mon livre. En réalité, si une personne devait rédiger cette préface, ce serait Teddy. Qui mieux que lui pourrait introduire ce que nous avons vécu ?

Numérobis aurait eu un an en mai 2020. Quel petit garçon aurait-​il été ? Facétieux comme son grand frère, j’imagine. Je ne le saurais jamais.

J’ai appris beaucoup de choses sur qui je suis, qui je souhaite être et quel monde j’emmerde. J’ai réalisé à quel point l’humain est fort, incroyablement résilient, et plein d’empathie. Je suis contente d’avoir pu coucher mes émotions sur le papier, et d’en avoir fait une histoire. »

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