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Louise Michel, la « femme tem­pête »

Du lun­di 16 août au ven­dre­di 20 août, France Culture nous pro­pose, dans le cadre des Grandes Traversées, de mar­cher chaque matin dans les pas de Louise Michel, icône de la Commune. En se plon­geant dans les cen­taines d’archives que cette agi­ta­trice a sus­ci­tées (pro­cès, cou­pures de presse, lettres…) Judith Perrignon, pro­duc­trice de cette émis­sion, nous fait redé­cou­vrir celle qu’elle nomme la « femme tem­pête ». 

Lorsque France Culture a pro­po­sé à la jour­na­liste et autrice Judith Perrignon de pro­duire cette Grande Traversée sur Louise Michel, (cinq épi­sodes d’une heure), c’est d’abord le plai­sir de retrou­ver le XIXsiècle qui l’a atti­rée. Une époque qu’elle a par­cou­rue aux côtés de Victor Hugo pour un livre pré­cé­dent1 : « J’aimais l’idée de retrou­ver ce siècle de l’utopie, alors que notre pré­sent est blo­qué dans une impasse de l’espoir. » La figure de Louise Michel, anar­chiste, acti­viste, intrai­table huma­niste au verbe haut, incarne à mer­veille l’impulsion pro­gres­siste de ce siècle exal­tant, qui croit encore en un ave­nir meilleur. Une image brillante, qui relègue dans son ombre les autres femmes poli­tiques. « Ce long por­trait était aus­si l’occasion de faire réap­pa­raître les femmes, toutes celles – agi­ta­trices, mili­tantes – qui étaient aux côtés de Louise Michel et qu’on a invi­si­bi­li­sées. L’Histoire est écrite par les vain­queurs et par les hommes, il faut tou­jours la réin­ter­ro­ger. » 

La vierge rouge

Invisibilisées, les femmes le sont dou­ble­ment dans l’histoire de Louise Michel, telle qu’elle nous est, depuis tou­jours, racon­tée. Elles sont pour­tant très pré­sentes, dans sa vie intime et dans son enga­ge­ment mili­tant. Louise découvre ce qu’aujourd’hui on nomme la soro­ri­té, lorsqu’elle devient ensei­gnante. Judith Perrignon laisse le soin à l’historienne Michelle Perrot de décrire cette période : « Louise a alors ren­con­tré d’autres ins­ti­tu­trices comme elle. Toutes ces filles sont très gaies, comme elle-​même d’ailleurs. Ensemble, elles fré­quentent des cours du soir, ça donne un milieu effer­ves­cent de jeunes femmes qui sont entre elles, assez libres […] Les ins­ti­tu­trices avaient étu­dié, tra­vaillé, elles étaient le pre­mier degré de l’ascension sociale. On peut pen­ser qu’il y avait une soro­ri­té ren­for­cée dans ces milieux. »

C’est dans cet épi­sode qu’est abor­dée la vision offi­ciel­le­ment hété­ro­sexuelle de Louise Michel, sur­nom­mée la « vierge rouge ». Les Grandes Traversées sug­gère – sans jamais tran­cher – une inti­mi­té amou­reuse avec cer­taines de ses cama­rades de lutte. La jeune his­to­rienne Sidonie Verhaeghe ré-​ouvre la réflexion": « On la sur­nomme “vierge rouge”, car elle ne s’est jamais mariée, n’a jamais eu d’enfant. Elle devient donc, comme Jeanne D’Arc, une vierge de l’Histoire. Ça révèle deux choses : qu’on se foca­lise sur la sexua­li­té, pour les femmes, et aus­si que Louise appa­raît comme une figure néces­sai­re­ment hété­ro­sexuelle, qui, comme elle ne s’est pas mariée, serait for­cé­ment vierge. » Michèle Perrot pré­cise : « Lesbienne, c’était un mot qu’on ne connais­sait pas. On ima­gi­nait la chose, mais on ne la nom­mait pas. »

Louise Michel grayscale

Au fil du temps, Louise Michel a sou­vent vécu avec des femmes. Avec Nathalie Lemel, acti­viste fémi­niste, dépor­tée comme elle au bagne de Nouvelle-​Calédonie, après la Commune de Paris. Avec Marie Ferré, la sœur du com­mu­nard assas­si­né, Théophile Ferré, que Louise aima fol­le­ment. Avec Charlotte Vauvelle, qui par­ta­ge­ra sa vie jusqu’à la fin et qu’elle nom­mait sa « com­pagne dévouée ». Amantes, amies… on ne le sau­ra jamais. Judith Perrigon pré­cise : « Je crois que l’érotisme de Louise allait plu­tôt vers la Révolution. Mais même si on n’a pas de réponse cer­taine, cette ques­tion méri­tait d’être posée. » 

Des revol­vers à la taille

La Commune de Paris est un cha­pitre impor­tant de l’histoire de la lutte pour l’égalité femmes-​homme. Un mou­ve­ment se récla­mant du fémi­nisme est créé en avril 1871, au cœur de la révolte, l’« Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux bles­sés ». À sa tête, Nathalie Lemel, ouvrière relieuse, et Élisabeth Dmitrieff, intel­lec­tuelle proche de Karl Marx. Cette asso­cia­tion devient la plus grosse struc­ture au temps de la Commune. Elle dis­tri­bue du tra­vail aux femmes et orga­nise leur par­ti­ci­pa­tion active à l’insurrection. Les com­mu­nardes reven­diquent l’égalité des droits, des salaires, de l’instruction laïque, l’autorisation du divorce. Le soir, elles débattent des réformes dans les clubs poli­tiques, sou­vent dans des églises confis­quées au cler­gé. Judith Perrignon nous fait revivre ces moments exal­tants, en reli­sant les Mémoires de Louise, décri­vant les insur­gées : « En voi­là une dans un uni­forme de zouave, lais­sant tom­ber sa longue che­ve­lure sur ses épaules. Une autre est vêtue d’un pan­ta­lon de tur­ko et d’une veste de hus­sard en velours cra­moi­si cha­mar­ré de bro­de­ries. Elle a des bot­tines à glands d’or, deux révol­vers à la taille et une toque à cocarde rouge. Tout ça sous les yeux des curés hor­ri­fiés. » 

Des évan­giles à la révo­lu­tion

La « femme tem­pête », qui bran­di­ra le dra­peau noir de l’anarchie, a pour­tant vécu une enfance pieuse. L’émission creuse cet épi­sode peu connu de sa vie, ces pre­mières années mys­tiques, tra­ver­sées de secrets de famille. Un père qui est peut-​être son frère, un grand-​père qui est peut-​être son père, une mère méri­tante, et silen­cieuse, un Dieu pur et intran­si­geant… La petite fille est née en Haute-​Marne, dans un châ­teau qui tombe en ruine. Sa mère est la domes­tique de la famille, qui "adopte" la petite Louise sans père connu. Elle gran­dit par­mi les mys­tères et les envo­lées reli­gieuses. « Elle est pas­sée, ana­lyse la pro­duc­trice, comme beau­coup à cette époque, des évan­giles à la révo­lu­tion. Elle res­te­ra mar­quée par un élan mes­sia­nique, mais elle va construire une autre forme d’espoir, un espoir poli­tique. » Cet ancrage spi­ri­tuel nour­rit ses rêves, ses ambi­tions de bou­le­ver­se­ment sociaux, Louise Michel sublime la lutte, deman­dant la pri­son quand on la gra­cie, récla­mant la mort lors son pro­cès pour la Commune. Elle vécut long­temps sous la pro­tec­tion de Victor Hugo et de Georges Clémenceau, pro­gres­sistes très modé­rés com­pa­ré à elle, mais qui savait tout ce qu'elle incar­nait de la quête de son siècle.
Pour la pro­duc­trice, le des­tin de Louise Michel per­met d'interroger l'articulation entre l'utopie poli­tique et le réa­lisme, et pro­duit un écho à notre pré­sent : « C’est un effet miroir avec notre époque, qui, depuis qua­rante ans, com­bat l’utopie sociale et s’abreuve de réa­lisme éco­no­mique. Et qui génère une vraie crise de la citoyen­ne­té et au retour du reli­gieux. »

Savourons donc un souffle d’utopie aux côtés de la « femme tem­pête », vision­naire à ses heures, qui décla­rait : « Simple, forte, aimant l’art et l’idéal, brave et libre aus­si, la femme de demain ne vou­dra ni domi­ner ni être domi­née. »

Les Grandes Traversées
Louise Michel, la femme tem­pête, par Judith Perrignon. Réalisation Annabelle Brouard et Gaël Gillon. Du 16 au 20 août, de 9 à 10 heures. Multidiffusion à 21 heures.

  1. Victor Hugo vient de mou­rir, de Judith Perrignon. Ed. L’Iconoclaste, 2015. Prix révé­la­tion SGDL 2015.[]
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