La sélec­tion de juin 2019

Photos Cookie Mueller vers 82 c Courtesy Max Mueller 2 1
© Courtesy Max Mueller

Comme une ver­sion arty de la réunion de cou­ture, de Cookie Mueller

Cheveux ébou­rif­fés, yeux trop maquillés, l’air bra­vache et poé­tique, Cookie Mueller fut la diva under­ground des années 1970. Muse du cri­tique d’art John Waters, elle a exer­cé tous les métiers – femme de ménage, télé­pho­niste dans une agence où elle a fou­tu une belle pagaille. Vivant de LSD, de pains aux graines, d’eau fraîche et d’amour, elle est morte du sida à 40 ans sans avoir eu le temps de révé­ler la pro­fon­deur sociale et huma­niste de ses pro­vo­ca­tions. Deux ans après le pre­mier tome de ses Mémoires, les édi­tions Finitude conti­nuent de dévoi­ler la plume incan­des­cente de cette icône de la déglingue. Les textes ras­sem­blés ici nous font suivre ses déam­bu­la­tions : Naples, la côte amal­fi­taine – « tel­le­ment somp­tueuse que j’avais peur que mes globes ocu­laires explosent » –, les soi­rées new-​yorkaises. Le récit d’une fête chez Basquiat devient pré­texte à un por­trait de l’artiste dont le déses­poir sem­blait aug­men­ter avec la noto­rié­té. Lumineuse, Cookie grif­fonne à un fan : « Luck, Laughs, Lust, Love. » De la chance, des fous rires, du désir, de l’amour. Nous voi­là comblé·es. L. M.

Comme une ver­sion arty de la réunion de cou­ture, de Cookie Mueller. Préfacé par John Waters et tra­duit de l’anglais (États-​Unis) par Romaric Vinet-​Kammerer. Éd. Finitude, 208 pages, 17,50 euros.

Les Bâtisseurs du vent, d’Aly Deminne

« Pauvre est le riche qui consi­dère tou­jours son tout comme pas assez. Riche est le pauvre qui par­vient tou­jours à faire du peu qu’il a son suf­fi­sant » : cette maxime qui ouvre le livre, Andreï Voronov l’a héri­tée de son grand-​père et va l’illustrer. Il avait 5 ans quand il a fui l’Union sovié­tique avec son père, avant de s’établir dans un pays dont nous ne sau­rons pas grand-​chose. Quelque part en Europe de l’Est, au milieu des années 1960. Ils res­te­ront dans les bas-​fonds d’un bourg, comme d’autres immi­grés de tous bords, ils for­me­ront « le peuple misère ». Une nuit d’été, la foudre démo­lit l’église, et les notables du vil­lage défient ces dam­nés de tout recons­truire. Le roman raconte les quelques sai­sons du chan­tier. Une his­toire de migrants qui fait écho à ­l’Europe actuelle, un conte social entre réa­lisme et fée­rie : ce pre­mier roman de la tren­te­naire belge Aly Deminne est uni­ver­sel. H. A. 

Les Bâtisseurs du vent, d’Aly Deminne. Éd. Flammarion, 288 pages, 19 euros.

Je ne ferai une bonne épouse pour per­sonne, de Nadia Busato

La jour­née est enso­leillée, un fou­lard flotte dans le ciel. Une explo­sion, des cris. On découvre une jeune femme allon­gée sur la tôle frois­sée d’une limou­sine. Maquillage par­fait, le visage à peine éra­flé. L’image fait le tour du monde. Et ins­pire à Warhol une de ses séri­gra­phies. Le 1er mai 1947, à New York, Evelyn McHale, comp­table amé­ri­caine, a lais­sé un mot – « Je ne serai une bonne épouse pour per­sonne » – avant de se jeter du 86e étage de l’Empire State Building. La roman­cière Nadia Busato ima­gine ce qui a pré­cé­dé « le plus beau des sui­cides ». L’enfance d’Evelyn, le récit des témoins pré­sents ce jour-​là – le poli­cier qui gérait la cir­cu­la­tion, l’étudiant qui a pris la célèbre pho­to de l’autre côté de la rue… Ce roman relève le pari de nous rendre cette « belle endor­mie » aus­si fas­ci­nante dans la vie que sa mort. On reste les yeux écar­quillés face à ce mélange de grâce et de tra­gé­die. Magistral. L. M.

Je ne ferai une bonne épouse pour per­sonne, de Nadia Busato, tra­duit de l’italien par Karine Degliame‑O’Keeffe. Éd. La Table ronde/​Coll. Quai Voltaire, 272 pages, 23 euros. 

Nos der­niers fes­tins, de Chantal Pelletier

« Le Monde sans mecs » était un sketch des 3 Jeanne, une troupe de café-​théâtre ras­sem­blant quatre femmes entre 1976 et 1983. Chantal Pelletier était de celles-​là. Devenue depuis roman­cière (une quin­zaine de livres dont six polars), elle publie une anti­ci­pa­tion bien rele­vée : Nos der­niers fes­tins se déroule dans la cam­pagne pro­ven­çale en 2044. Le pays a bas­cu­lé dans une dic­ta­ture ali­men­taire, et se nour­rir néces­site d’avoir des points sur son « per­mis de table ». Une résis­tance s’organise : des fermes et des res­tau­rants clan­dés pros­pèrent grâce au mar­ché noir de foie gras, fro­mages au lait cru et autres den­rées pri­sées. La région attire tou­ristes et… jaloux. Quand un chef de cui­sine y est tué, c’est la police qui s’en mêle. Un polar alliant la fronde et la légè­re­té, et un mets revi­go­rant. H. A.

Nos der­niers fes­tins, de Chantal Pelletier. Éd. Gallimard/​Coll. Série noire, 202 pages, 18,50 euros.

Belleville City, de Yannis Tsikalakis

Un pas­sé ouvrier, une popu­la­tion cos­mo­po­lite, une âme métis­sée. Belleville City se situe là, dans ce quar­tier de Paris joyeux et désor­don­né. Mais ce pre­mier roman de Yannis Tsikalakis est tout un monde. Entrons‑y avec Issa, éboueur d’origine séné­ga­laise en quête de papiers (d’identité), qui en frotte et net­toie les artères. Entre deux verres à la ter­rasse du Soleil, sur le bou­le­vard, il est séduit par Manuela, une dan­seuse cubaine. Quand elle dis­pa­raît du jour au len­de­main, le voi­là qui se lance dans une enquête clan­des­tine. C’est par­ti pour une plon­gée dans les coins inter­lopes et une gale­rie de per­son­nages du même genre : bobos, migrants, tra­fi­quants, artistes, flics. Les liens entre cha­cun for­mant la carte d’un ter­ri­toire dont nous sont révé­lés les codes. Un ton vif, une langue crue, un Belleville under­ground : c’est moderne et sai­sis­sant. H. A.

Belleville City, de Yannis Tsikalakis. Éd. Autrement, 312 pages, 17,90 euros.

Une étin­celle de vie, de Jodi Picoult

Jodi Picoult est une autrice amé­ri­caine comme on les aime, qui allie his­toires puis­santes, qua­li­té sty­lis­tique et sujets chauds. Cette Étincelle se déroule dans la seule cli­nique de l’État du Mississippi qui pra­tique encore l’avortement. Il est 17 heures, et la jeune Wren McElroy, 15 ans, se dit que ce n’est pas le jour de mou­rir. Quand vous décou­vri­rez pour­quoi elle vient là, elle aura été prise en otage dans la cli­nique, avec tout le per­son­nel et les patientes. Le ravis­seur dia­logue avec Hugh McElroy, le négo­cia­teur, et père de Wren. Malicieuse, Picoult rebat les cartes, en remon­tant le fil des heures pré­cé­dentes. Manière de bros­ser le por­trait des autres per­son­nages. Le fait divers et poli­tique est cam­pé avec enjeux et brio, et le roman raconte un État où il est plus rapide d’acheter une arme que d’obtenir un rendez-​vous pour avor­ter. H. A.

Une étin­celle de vie, de Jodi Picoult, tra­duit de l’anglais (États-​Unis) par Marie Chabin. Éd. Actes Sud, 418 pages, 23 euros. 

Connais-​toi toi-​même, de Clarence Edgard-Rosa

La typo­gra­phie psy­ché­dé­lique de la cou­ver­ture de ce petit livre est un hom­mage aux flam­boyantes années 1970, où sont appa­rues les pre­mières tri­bus fémi­nistes d’auto-exploration du sexe fémi­nin, le miroir et le spé­cu­lum bran­dis à la face de l’institution médi­cale pour se réap­pro­prier un savoir confis­qué. Avec son petit guide très pra­tique Connais-​toi toi-​même, la jour­na­liste Clarence Edgard-​Rosa trans­met l’héritage de ces pion­nières, dans une invi­ta­tion à obser­ver notre inti­mi­té – vagin, cli­to­ris, péri­née et autres fluides. Mais pour­quoi donc ? Parce qu’en étant « exa­mi­nante plu­tôt qu’examinée », on se récon­ci­lie avec un corps encore trop sou­vent hon­teux, on devient « actrice de sa san­té sexuelle » et on com­prend com­ment fonc­tionne notre plai­sir. Une pépite utile à tout âge, joli­ment et péda­go­gi­que­ment illus­trée par Suzie Q. A. C.

Connais-​toi toi-​même – Guide d’auto-exploration du sexe fémi­nin, de Clarence Edgard-​Rosa. Éd. La Musardine, 64 pages, 12 euros.

Partager
Articles liés

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.