fbpx
file 20210615 25 ssr430
Nisa Villers Portrait présumé de madame Soustras laçant son chausson, 1802. Musée du Luxembourg

« Peintres femmes 1780–1830 » : une expo­si­tion sti­mu­lante, mais qui laisse sur sa faim

Causette est asso­ciée au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Aujourd'hui la doc­to­rante en his­toire de l'art, Laure Nermel, nous parle de la très atten­due expo­si­tion Peintres femmes 1780–1830 au Musée du Luxembourg et de ses enjeux.

Laure Nermel, Université Lille Nord Europe (ULNE)

Le confi­ne­ment et l’accélération de la trans­for­ma­tion numé­rique dans le domaine muséal ont-​ils véri­ta­ble­ment béné­fi­cié aux « femmes artistes » ? Depuis 2020, une foule d’initiatives se mul­ti­plient pour mettre la créa­tion fémi­nine en valeur : notices bio­gra­phiques, pod­casts, visio­con­fé­rences… Avec des résul­tats plus ou moins cohé­rents. Et au risque d’une caté­go­ri­sa­tion hasar­deuse, qui regroupe des plas­ti­ciennes aus­si diverses que Frida Kahlo, Artemisia Gentileschi et Camille Claudel. Selon cette optique, ce n’est ni la natio­na­li­té, ni l’époque, ni la pra­tique artis­tique qui rap­proche ces créa­trices, mais bien leur genre.

Difficile, donc, de se frayer un che­min dans la jungle des conte­nus dis­po­nibles en ligne, des publi­ca­tions spé­cia­li­sées aux récits repo­sant sur un cer­tain nombre de sté­réo­types, tan­tôt misé­ra­bi­listes (la fille de l’ombre, l’égérie puis la vic­time du « maître », l’héroïne au des­tin tra­gique), tan­tôt glo­ri­fi­ca­teurs (l’indépendante, la rebelle, le génie fémi­nin).

file 20210614 73723 1dreqyi.png?ixlib=rb 1.1
Une vue de l’exposition. Author pro­vi­ded

Très atten­due, l’ouverture de l’exposition « Peintres femmes 1780–1830 » au Musée du Luxembourg lais­sait pen­ser qu’une autre approche allait enfin être pro­po­sée au grand public. En évi­tant l’écueil de la tra­di­tion­nelle mono­gra­phie, l’exposition se penche sur les for­ma­tions, ate­liers et com­mu­nau­tés de peintres, depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’à la Monarchie de Juillet. Il s’agit d’une période où une pro­por­tion crois­sante de femmes inves­tissent l’espace de pro­duc­tion des beaux-​arts, ce qui attire les raille­ries, comme celle de l’abbé de Fontenay : « com­ment pourront-​elles trou­ver assez de temps pour être à la fois épouses soi­gneuses, mères tendres […] et peindre autant qu’il est néces­saire pour le faire bien ? » (Journal géné­ral de France n°71, 14 juin 1785).

Une démarche ambi­tieuse

70 œuvres de col­lec­tions publiques et pri­vées, fran­çaises et étran­gères, jalonnent un par­cours à la fois chro­no­lo­gique et thé­ma­tique. Le spec­ta­teur ne man­que­ra pas d’apprécier la scé­no­gra­phie épu­rée, l’éclairage presque zéni­thal et la cou­leur pas­tel des cimaises, qui mettent par­fai­te­ment en valeur les œuvres. En cette mati­née de semaine, il y avait un public assez varié – quoique très fémi­nin – où plu­sieurs géné­ra­tions étaient repré­sen­tées. C’était sti­mu­lant de voir des filles accom­pa­gner leurs mères, comme si ces tableaux, en par­ti­cu­lier, étaient pro­pices à une forme de trans­mis­sion.

file 20210614 79011 m16s3g.jpeg?ixlib=rb 1.1
Elisabeth Vigée-​Lebrun,
Autoportrait de l’artiste pei­gnant
le por­trait de l’impératrice Elisaveta Alexeevna,
1800, Musée de l’Ermitage.

La pre­mière sec­tion de l’exposition donne le ton. Elle nous invite à consi­dé­rer l’évolution du métier d’artiste au XVIIIe siècle, encore domi­né par l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, dont la fon­da­tion remon­tait à 1648. Il existe pour­tant des com­mu­nau­tés alter­na­tives, telle la Guilde de Saint-​Luc ou les ate­liers fami­liaux, mais les Académiciennes jouissent d’une recon­nais­sance et d’un pres­tige uniques. En témoigne la fameuse double récep­tion d’Élisabeth Vigée-​Lebrun et de sa rivale sup­po­sée, Adélaïde Labille-​Guiard, en 1783.

Au départ, le jury était plus favo­rable à l’admission de cette ancienne élève de François Vincent. Vigée-​Lebrun, de son côté, était des­ser­vie par la pro­fes­sion de son mari, mar­chand de tableaux, mais elle put faire jouer ses contacts auprès de la cour et comp­ter sur le sou­tien de Marie-​Antoinette. À la suite de cet évé­ne­ment, le quo­ta de 4 femmes à l’Académie est réta­bli. Avec la sup­pres­sion de la cor­po­ra­tion de Saint-​Luc en 1777, l’Académie reven­dique le mono­pole de l’exercice des arts libé­raux. Ces pri­vi­lèges volent en éclat au moment de sa dis­so­lu­tion par les révo­lu­tion­naires en 1793.

file 20210614 23 r40id8.jpg?ixlib=rb 1.1
Adrienne Marie Louise Grandpierre Deverzy, L’atelier d’Abel de Pujol, 1822, Musée Marmottan Monet.

Ce n’est donc pas un hasard si l’exposition com­mence par une gale­rie d’(auto)portraits. Ces toiles, qui reposent sur un ensemble de motifs récur­rents, ont des allures de mani­feste : les plas­ti­ciennes se repré­sentent au tra­vail, avec leurs outils en main. Rosalie Filleul regarde direc­te­ment le spec­ta­teur alors qu’elle est en train de mélan­ger les pig­ments sur sa palette, tan­dis que Marie-​Guillemine Benoist rend hom­mage à son maître dans son Autoportrait copiant le Bélisaire et l’enfant à mi-​corps de David.

C’est cette idée de réseaux qu’on retrouve dans la sec­tion dédiée à l’apprentissage. Des peintres à la car­rière déjà bien éta­blie ouvrent leurs ate­liers aux femmes, comme Jacques-​Louis David, Jean‑Baptiste Greuze, mais aus­si Hortense Haudebourt-​Lescot et Catherine Cogniet. Les femmes peuvent expo­ser au Salon de la Correspondance et les talents en deve­nir, au Salon de la Jeunesse. De extraits d’archive (mémoires, cri­tique d’art, presse) docu­mentent l’effervescence de l’époque : « Il fal­lait voir ces groupes ani­més […] ne quit­tant le pin­ceau que pour char­ger la palette […] Celles-​là, c’étaient des artistes » (Albertine Clément-​Hemery, Souvenirs de 1793 à 1794).

file 20210614 65156 3yu9qd.jpg?ixlib=rb 1.1
Hortense Haudebourt Lescot,
Portrait de l’artiste, 1825,
Musée du Louvre.

Le pas­sage au XIXe siècle amorce de pro­fondes muta­tions aux plans socié­tal et cultu­rel. Les créa­trices qui ne sont pas issues d’un milieu artis­tique ou aris­to­cra­tique se font de plus en plus nom­breuses. C’est le cas de Marie-​Geneviève Bouliard, fille de cou­tu­rier, ou encore de Marie-​Gabrielle Capet, fille de domes­tique. Il n’en demeure pas moins que cette France post­ré­vo­lu­tion­naire, dont la bour­geoi­sie flo­ris­sante est la grande gagnante, limite la pra­tique artis­tique des femmes : l’École des Beaux-​Arts leur fer­me­ra ses portes en 1825. Elles tentent leur chance au Salon du Louvre, l’incontournable ins­ti­tu­tion offi­cielle pour acqué­rir une renom­mée et des com­mandes.

Quant aux genres pic­tu­raux, cer­tains sont consi­dé­rés comme étant l’apanage de carac­té­ris­tiques « nobles » ou « mas­cu­lines », même si plu­sieurs créa­trices, telle Angélique Mongez, connurent le suc­cès en dépei­gnant le nu et des scènes héroïques ins­pi­rées de l’Antiquité. En réa­li­té, la pein­ture d’histoire ne ren­contre plus tant les faveurs du public, qui se prend de pas­sion pour le pay­sage et les sujets de la vie quo­ti­dienne.

file 20210614 73475 mbjzxs.jpeg?ixlib=rb 1.1
En face : Angélique Mongez, Mars et Vénus, 1841, Musée des Beaux-​Arts d’Angers.
De l’exceptionnelle à l'artiste nor­male 

C’est en res­tant sur sa faim que le spec­ta­teur ter­mi­ne­ra son par­cours, avec une salle qui, mal­gré sa volon­té de mettre en valeur une majo­ri­té de copistes très actives sur la scène artis­tique, reprend à peu de choses près le pro­pos tenu en intro­duc­tion. Affirmation de soi, auto­por­traits, bana­li­sa­tion de l’image de la plas­ti­cienne, ces thé­ma­tiques qui reviennent comme une lita­nie ne par­viennent pas vrai­ment à contre­dire les idées reçues encore acco­lées aux artistes femmes. Si l’exposition entend récu­ser à la fois le « rai­son­ne­ment cir­cu­laire autour du ‘fémi­nin’ » et le « concept rhé­to­rique de gran­deur », il en résulte néan­moins une impres­sion de cata­lo­gage.

file 20210614 66119 1jlyge8.jpeg?ixlib=rb 1.1
Marie-​Victoire Jacquotot,
La Sainte Famille d’après Raphaël, 1825,
Manufacture de Sèvres. Author pro­vi­ded

Une pers­pec­tive trans­ver­sale, sur un sujet si com­plexe qui semble pour­tant séduire cher­cheurs, musées et ama­teurs d’art depuis quelques années, aurait néces­si­té une ana­lyse plus pous­sée des échanges artis­tiques. En fait, c’est sur­tout le cata­logue qui rend compte des liens de créa­trices, comme ceux qui se tissent entre Louise-​Joséphine Sarazin de Belmont, Augustine Dufresne et la sculp­trice Félicie de Fauveau. C’est impor­tant, dans la mesure où les toiles de la pay­sa­giste expo­sées actuel­le­ment sont exé­cu­tées en Italie, au moment de son « Grand Tour » pour y par­faire son édu­ca­tion artis­tique. Elle y voyage avec ses deux amies, alors que le milieu du XIXe siècle relègue les femmes de bonne famille au sein du foyer, de la sphère pri­vée.

file 20210614 126997 1fet0st.jpeg?ixlib=rb 1.1
Louise-​Joséphine Sarazin de Belmont, Naples, vue du Pausilippe, 1842–1859, Musée des Augustins.

Dès lors, dans la par­tie « dilet­tantes ou pro­fes­sion­nelles », on peut s’étonner du manque d’explications sur les tech­niques de des­sin et de repré­sen­ta­tion, si cru­ciales non seule­ment à la for­ma­tion mais aus­si aux loi­sirs des classes moyennes supé­rieures. Un accro­chage avec une plus grande diver­si­té de genres pic­tu­raux – natures mortes, aqua­relles cro­quées en plein air et scènes fami­liales, toutes qua­li­fiées de typi­que­ment « fémi­nines » à l’époque – et mon­trant les dif­fé­rentes étapes de pré­pa­ra­tion d’un tableau de che­va­let (de l’esquisse à la toile) aurait été, à mon sens, plus appro­prié. Ces réflexions auraient don­né matière à une étude appro­fon­die des œuvres et de leur com­po­si­tion, s’écartant du simple com­men­taire des­crip­tif, qu’il soit bio­gra­phique ou socio­lo­gique.

file 20210614 125916 1s629an.jpeg?ixlib=rb 1.1
Marie-​Victoire Lemoine,
Marie-​Geneviève Lemoine et sa fille,
1802, gale­rie Eric-​Coatalem.

Le style et les termes employés au sein de l’exposition, aus­si, donnent matière à pen­ser. On parle du « com­bat » de ces peintres « qui est le nôtre », comme si elles s’étaient sou­le­vées d’un front com­mun face à l’adversité. Or seule­ment quelques-​unes d’entre elles (Adélaïde Labille-​Guiard, Nanine Vallain) ont eu un enga­ge­ment poli­tique à pro­pre­ment par­ler, qu’on dési­gne­rait aujourd’hui sous l’étiquette ana­chro­nique de « fémi­niste ». Des envo­lées lyriques du type « ouvrons notre curio­si­té » ou « redon­nons voix aux contro­verses et à la mul­ti­pli­ci­té » sonnent ain­si plus comme des slo­gans de cam­pagne qu’une invi­ta­tion à la réflexion.

Quelle sur­prise, à ce titre, de ne pas voir men­tion­nés des tra­vaux fon­da­teurs en études de genre (Linda Nochlin, Mary D. Garrard, Norma Broude), qui étaient bien évo­quées lors de la rétros­pec­tive consa­crée à Berthe Morisot en 2019.

file 20210614 23 dew3xg.jpeg?ixlib=rb 1.1
Une peintre active sous la Révolution
cri­ti­quant ouver­te­ment l’enseignement aca­dé­mique : Nanine Vallain
(ici Portrait de jeune femme avec un agneau, 1788,
Musée Cognacq-​Jay)

Pour la période concer­née, il n’est guère pos­sible de faire l’impasse sur l’exposition « From Royalists to Romantics » du National Museum of Women in the Arts de Washington en 2012, com­po­sée de 77 pein­tures, gra­vures et sculp­tures pro­ve­nant de col­lec­tions publiques fran­çaises, prin­ci­pa­le­ment du Louvre et du Château de Versailles. D’ailleurs, pour­quoi ne pas avoir tra­duit les car­tels et pan­neaux expli­ca­tifs, quand on sait que la recherche anglo­phone est tel­le­ment pion­nière en la matière ?

C’est dans le cata­logue qu’il fau­dra aller pui­ser toutes ces infor­ma­tions man­quantes. Il n’est pas don­né (40€ !), mais les étudiant·e·s en his­toire de l’art le trou­ve­ront dans la plu­part des biblio­thèques uni­ver­si­taires de France, ain­si qu’à celle de l’INHA. L’exposition a au moins le mérite de rendre ces peintres, connues et moins connues, plus fami­lières du public, qui aura peut-​être envie d’en apprendre plus à leur sujet. En atten­dant une pro­chaine expo­si­tion plus four­nie au Musée du Louvre, qui sait.


L’exposition « Peintres femmes » est pro­lon­gée jusqu’au 25 juillet.

La Réunion des Musées Nationaux a éga­le­ment mis à dis­po­si­tion un MOOC gra­tuit sur les artistes femmes.

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­gi­nal.

Partager

Cet article vous a plu ? Et si vous vous abonniez ?

Chaque jour, nous explorons l’actualité pour vous apporter des expertises et des clés d’analyse. Notre mission est de vous proposer une information de qualité, engagée sur les sujets qui vous tiennent à cœur (féminismes, droits des femmes, justice sociale, écologie...), dans des formats multiples : reportages inédits, enquêtes exclusives, témoignages percutants, débats d’idées… 
Pour profiter de l’intégralité de nos contenus et faire vivre la presse engagée, abonnez-vous dès maintenant !  


Idées Cadeaux Causette

Une autre manière de nous soutenir…. le don !

Afin de continuer à vous offrir un journalisme indépendant et de qualité, votre soutien financier nous permet de continuer à enquêter, à démêler et à interroger.
C’est aussi une grande aide pour le développement de notre transition digitale.
Chaque contribution, qu'elle soit grande ou petite, est précieuse. Vous pouvez soutenir Causette.fr en donnant à partir de 1 € .

Articles liés