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esprit sein 1 huile sur toile 2016 27cm x 35cm web
Esprit sein, de Nazanin Pouyandeh, huile sur toile, 2016 // Courtesy to Galerie Sator and Nazanin Pouyandeh

Not So Crazy Girls : femmes artistes, qu’avez-vous fait de votre folie ?

Du 17 au 23 sep­tembre, à l’Espace futur, à Paris, se tient l’exposition Not So Crazy Girls, dont Causette est par­te­naire. Une réjouis­sante plon­gée dans la décons­truc­tion du mythe de la folie fémi­nine.

« Qu’est-ce qui fait qu’une femme est folle et qui en décide ? » C’est la ques­tion brû­lante que posait l’Américaine Phyllis Chesler dans Les Femmes et la folie, un essai qui fit date en 1972. En d’autres termes, la psy­cho­thé­ra­peute, pro­fes­seure de psy­cho­lo­gie et en études de genre, dénon­çait la « patho­lo­gi­sa­tion » de la condi­tion fémi­nine et de ses entraves, ou com­ment le poids de la socié­té pou­vait les faire appa­raître cin­glées dès qu’elles s’écartaient des normes impo­sées.

Un demi-​siècle plus tard, s’est-on débar­ras­sé de cette faci­li­té, de cette manie de taxer les femmes rebelles d’hystériques​*​ ? Pas pour Naomi Rubin, qui monte à Paris l’exposition d’art contem­po­rain Not So Crazy Girls pour explo­rer notre per­cep­tion de la folie fémi­nine. « Traiter une femme de folle, c’est comme mettre un cou­vercle sur une cocotte minute », relève la jeune femme. C’est-à-dire décré­di­bi­li­ser une femme en ran­geant du côté de la démence sa colère ou son carac­tère dépres­sif, pour­tant légi­times.

« Il est temps de se réap­pro­prier le dis­cours sur nos troubles »

Naomi Rubin, orga­ni­sa­trice de l'exposition

Galeriste free­lance et « folle reven­di­quée puisque fémi­niste », Naomi Rubin crée ici sa toute pre­mière expo­si­tion à 25 ans, en réunis­sant qua­torze artistes sur de mul­tiples sup­ports (pein­ture, des­sin, ins­tal­la­tions vidéo, sculp­tures…). Elle sou­hai­tait expo­ser des femmes, et le thème de la folie s’est impo­sé à elle après avoir vu un épi­sode de Girls au cours duquel Hannah Horvath (le per­son­nage de Lena Dunham, qui est aus­si la réa­li­sa­trice de la série) som­brait dans un pas­sage dépres­sif où les tocs se dis­pu­taient à l’autodestruction. « Comme beau­coup d’entre nous, j’ai eu des phases de up et de down, explique Naomi Rubin. Le trai­te­ment que Lena Dunham fait de ces phases, avec l’empathie néces­saire, sans sen­sa­tion­na­lisme, a fait que j’ai pu m’identifier. J’ai donc pro­po­sé à des femmes artistes de pour­suivre cette explo­ra­tion, car il est temps de se réap­pro­prier le dis­cours sur nos troubles. »

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Kubra Khademi, Sans titre (17 femmes nues), 2020,
Gouache, cour­te­sy Galerie Eric Mouchet et Kubra Khademi

Après avoir lan­cé un appel d’offres, qui a sus­ci­té 180 pro­po­si­tions, Naomi Rubin a dû s’atteler à une dif­fi­cile sélec­tion. Le résul­tat, ce sont treize séries (il y a un duo de pho­to­graphes, Elsa et Johanna), dont plu­sieurs jeunes artistes fran­çaises sor­ties d’école d’art et d’autres, plus confir­mées, comme la peintre d’origine ira­nienne Nazanin Pouyandeh ou la des­si­na­trice d’origine afghane Kubra Khademi. « Toutes deux ont choi­si de s’établir en France pour pou­voir s’exprimer, Kubra a même été expul­sée de son pays à ses 17 ans après une per­for­mance fil­mée dans les rues de Kaboul, où elle évo­luait habillée d’un cos­tume où étaient pei­gnés une poi­trine et un sexe », note Naomi Rubin. Il faut dire que les deux aiment à repré­sen­ter une sexua­li­té fémi­nine épa­nouie, dépour­vue de par­te­naires mas­cu­lins, entre plai­sirs soli­taires et saphiques.

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Carlie Sherry, Dear Meret, 2020, Film
Still 2, cour­te­sy to Carlie Sherry
Des voix et des repré­sen­ta­tions mul­tiples

On trouve aus­si pêle-​mêle Dear Meret, une vidéo « lettre ouverte à l’artiste sur­réa­liste Meret Oppenheim » de la Britannique Carlie Sherry, qui se met en scène cloî­trée dans sa chambre en pleine réflexion sur son état men­tal après une fausse-​couche ; des pho­to­gra­phies écla­tantes de cou­leurs de Marguerite Bornhauser, dont vous pou­vez mesu­rer l’étendue du talent dans le der­nier Causette (sep­tembre 2020) avec le repor­tage « Les daronnes montent au front » ; l'intrigante série de sculp­tures Porcelaine de Julia Haumont… Bref, les voix mul­tiples de ces artistes s’entremêlent pour appor­ter une vision cho­rale à la folie fémi­nine.

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© Marguerite Bornhauser série Moisson Rouge, 2019

« Je dis­tin­gue­rais chez elles trois types de consi­dé­ra­tions, observe Naomi Rubin. Certaines d’entre elles ont choi­si de repré­sen­ter l’aliénation des femmes à qui la socié­té demande de s’épanouir dans l’intérieur de son foyer, de rem­plir son rôle de mère, et désor­mais, de cumu­ler en plus une réus­site au tra­vail. Un deuxième groupe d’artistes a pré­fé­ré ques­tion­ner l’état pri­mi­tif des femmes, qua­si sau­vage, c’est-à-dire sans le poids de la civi­li­sa­tion. Et d’autres artistes encore pro­posent des œuvres abs­traites, comme pour lais­ser expri­mer leur propre folie, dans un lâcher-​prise au niveau des formes et des cou­leurs. »

Une expo qui donne donc à pen­ser le désaxage dont on accuse les femmes qui tentent de vivre libres, mais aus­si à res­sen­tir la force créa­trice de cette moi­tié d’humanité qui ne peut s’exprimer que depuis peu à tra­vers l’art. Avec, en arrière-​plan, les pion­nières qui ont ouvert la voie et pris les coups… Comme la sculp­trice Camille Claudel, qui finit aban­don­née par Rodin et enfer­mée dans un asile, ou Dora Maar qui, selon la légende offi­cielle, ne se remit jamais de sa rup­ture avec le génie Picasso. Not So Crazy Girls est, aus­si, la marque d’un moment his­to­rique où les femmes artistes n’ont plus besoin de pyg­ma­lion.

Not So Crazy Girls, à l’Espace futur, à Paris, du 17 au 23 sep­tembre. Vente des œuvres expo­sées.

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  1. *​
    Ce char­mant quo­li­bet est appa­ru au XVIIIe siècle dans la bouche de méde­cins en s’inspirant de la racine grecque du mot uté­rus.
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